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Piscine Lutetia

Piscine Lutetia

17 rue de Sèvres, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

Dissimulée avec une certaine coquetterie derrière la façade d'un immeuble haussmannien du 17, rue de Sèvres, l'ancienne Piscine Lutetia offre une illustration singulière des caprices de la fonction urbaine et de la persistance de la forme. Conçue en 1935 par Lucien Béguet, cette installation, initialement destinée aux hôtes de l'hôtel voisin, s'inscrit pleinement dans le canon Art Déco de l'entre-deux-guerres, une époque où l'hygiène et le culte du corps se paraient d'une esthétique à la fois moderne et rigoureuse. L'édifice, un vaste volume baigné de lumière par deux verrières, se distingue par l'élégance sobre de ses matériaux. Les sols, habillés de granito, et les murs, ornés d'émaux de Briare aux teintes vertes, bleues, noires et or, témoignaient d'un luxe discret, propice à un certain loisir mondain. La présence d'une piscine à vagues artificielles de 33 mètres sur 10, pour l'époque, dénotait une ambition technologique et un goût pour l'innovation, s'écartant des bassins plus austères pour offrir une expérience ludique et sophistiquée. La trajectoire de ce lieu est une véritable leçon d'histoire. De son statut d'annexe privée d'un hôtel de prestige, il bascula dans une diachronie des plus brutales. Réquisitionné par la Gestapo durant l'Occupation, il fut ensuite transformé, à la Libération, en un centre d'accueil pour les rescapés des camps de concentration, conférant à ses parois une résonance mémorielle inattendue et poignante. Cette succession de fonctions, du frivole au tragique, puis au solennel, est un exemple frappant de la capacité d'une architecture à absorber et à refléter les drames de l'histoire collective. Après un intermède public et une progressive désaffection dans les années 1970, le bâtiment connut une période d'oubli relatif, transformé en un banal dépôt pour une marque de prêt-à-porter, illustrant la relégation de nombreux équipements spécialisés urbains. Ce n'est qu'en 2005, malgré l'échec d'une tentative de réouverture, que l'édifice fut justement inscrit au titre des monuments historiques, reconnaissant la valeur patrimoniale de cette structure discrète mais significative. Sa dernière incarnation, depuis 2010, est sans doute la plus audacieuse. Accueillant un concept store de la maison Hermès, le grand bain, jadis théâtre d'ondulations artificielles, est désormais occupé par des structures ovoïdes, quasi-biomorphes, tressées de frêne, les « huttes-nids ». Cette intervention contemporaine, signée RDAI, est un témoignage de la dialectique complexe entre conservation et réinterprétation : le volume historique est préservé, mais son usage et son expérience spatiale sont radicalement transfigurés, le plein d'eau ayant cédé la place à des pleins bâtis, des figures au sein de l'enveloppe originelle. L'ironie n'échappera pas à l'observateur que cet espace, ayant transité par la brutalité de l'histoire, se retrouve désormais sanctifié par le luxe. La présence d'une plaque rappelant que l'historien Marc Bloch vécut dans l'un des logements de l'immeuble ajoute une fine couche d'érudition à ce palimpseste architectural, ancrant ce lieu dans une mémoire plus vaste que celle de ses seules fonctions successives.