67, route des Gardes, Meudon
Le Domaine de Bellevue, loin d'être un édifice royal conventionnel, s'est d'abord manifesté comme un caprice architectural, une *maison de plaisance* érigée avec une célérité stupéfiante pour Madame de Pompadour. Son emplacement, sur ce plateau dominant la Seine à Meudon, fut choisi pour un panorama jugé incomparable, un prétexte spectaculaire pour une construction en son temps ambitieuse. Lancé en 1748 sous la direction de Jean Cailleteau dit Lassurance et de Jean-Charles Garnier d'Isle pour les jardins, ce chantier pharaonique, nécessitant jusqu'à 800 ouvriers et des fondations profondes sur un sol ingrat, fut achevé dès 1750 pour une somme colossale de 2,5 millions de livres. Louis XV lui-même, dit-on, venait dîner sur place pour surveiller l'avancement, témoignant de l'engouement suscité par cette entreprise. Le pavillon de Brimborion, en contrebas, fut intelligemment intégré au domaine, reliant le plateau à la Seine. L'édifice se distinguait par son plan massé, presque carré, une caractéristique novatrice pour l'époque, qui annonçait des développements ultérieurs tels que le Petit Trianon. Ses neuf travées en façade et six sur les côtés, coiffées de frontons triangulaires ornés de hauts-reliefs de Guillaume II Coustou, conféraient à l'ensemble une compacité et une symétrie qui soulignaient son élégance discrète. Les dix-huit bustes d'empereurs romains, choisis pour le premier étage, ajoutaient une touche d'érudition antiquisante, tempérant la légèreté de l'ensemble. À l'intérieur, l'organisation spatiale s'éloignait de la rigidité des grands châteaux pour favoriser l'intimité. L'enfilade classique vestibule-salon, dallée de marbre, était complétée par des pièces aux axes perpendiculaires, et l'escalier principal, coiffé d'un lanterneau vitré, laissait deviner une recherche de lumière et d'ouverture. Les dépendances, reléguées dans un quadrilatère distinct, abritaient un théâtre « à la chinoise », des bains ornés de Boucher, et les écuries, témoignant d'une organisation fonctionnelle et d'un luxe certain. Le décor intérieur, sous l'égide de Madame de Pompadour, était l'archétype du style rocaille, d'un raffinement poussé à l'extrême. Des œuvres de Falconet et Adam ornaient le vestibule, tandis que Oudry, Van Loo, Verberckt et Boucher contribuaient aux boiseries et aux dessus-de-porte des salons et appartements. Le cabinet doré, ou la galerie aux guirlandes de fleurs délicatement sculptées et peintes, illustraient le goût de la marquise pour un luxe enveloppant mais jamais ostentatoire. La célèbre maquette du château, réalisée par P.N. Le Roy en 1777, aujourd'hui précieusement conservée à la BnF, atteste de la considération portée à cette architecture éphémère. Lorsque Louis XV racheta Bellevue en 1757, Ange-Jacques Gabriel fut chargé de remodeler l'ensemble. Si les ajouts de Gabriel, notamment les ailes en retour et le triplement de la superficie, tendaient déjà vers un néo-classicisme plus affirmé, c'est sous le règne des Mesdames, filles du défunt roi, que le domaine connut sa plus profonde transformation stylistique. Richard Mique y créa un jardin anglais et un hameau aux fabriques pittoresques, préfigurant celui de la Reine à Versailles, un signe indubitable de l'évolution des goûts vers une nature plus apprivoisée et théâtrale. La tabatière de Van Blarenberghe, datant de 1777, offre un aperçu minutieux de cette période d'apogée paysagère. Cependant, cette splendeur fut de courte durée. La Révolution française scella le destin du Domaine de Bellevue. Bien que la Convention ait un temps décrété sa préservation « pour les jouissances du Peuple », il fut rapidement transformé en caserne, puis vendu et abattu sans égards. Son démembrement, initié par M. Testu-Brissy et achevé par le lotissement entrepris par M. Guillaume à partir de 1823, transforma les ruines en un maillage de parcelles résidentielles. Seuls quelques vestiges ténus, comme la partie centrale de la terrasse, la glacière, quelques pavillons et une grotte artificielle, témoignent aujourd'hui de ce qui fut jadis un foyer d'innovation architecturale et un lieu d'une élégance exquise, vite englouti par le temps et la spéculation, faisant de Bellevue un monument presque entièrement effacé de la carte physique, mais dont l'empreinte reste significative dans l'histoire de l'architecture française du XVIIIe siècle.