21 rue du Vieux-Colombier, Paris 6e
L'établissement que l'on nomme aujourd'hui Théâtre du Vieux-Colombier, sis rue éponyme dans le sixième arrondissement parisien, n'offrait, à sa genèse en 1913, aucune magnificence architecturale ostentatoire. Son origine en tant qu'ancien Athénée-Saint-Germain conférait déjà une certaine humilité à sa structure, une modestie pragmatique qui allait paradoxalement servir ses ambitions. Jacques Copeau, son fondateur, ne cherchait point à ériger un temple à l'art, mais plutôt un laboratoire ; un lieu dénué du faste et des contraintes du mercantilisme théâtral de l'époque. Son ambition était de « rajeunir l'art du décor et de la mise en scène », une aspiration intellectuelle davantage qu'une révolution formelle du bâti. Le choix de l'emblème, deux colombes inspirées d'un pavé florentin, évoque une forme de simplicité classique, un retour aux sources méditerranéennes, bien loin des volutes Belle Époque. L'ancrage dans la rue, pour « faciliter au public sa localisation », trahit un pragmatisme des plus prosaïques, mais non dénué de sens stratégique. Son voyage à New York en 1917, pour y transposer son concept, fut un intermède audacieux mais qui ne rencontra pas la ferveur escomptée. L'aventure se poursuivit donc sur le sol parisien. Ce qui singularise ce lieu n'est pas tant son enveloppe que sa remarquable capacité d'adaptation et sa fonction de réceptacle à des initiatives avant-gardistes. Après son retour à Paris en 1920, et plus encore sous la direction de Jean Tedesco à partir de 1924, ses espaces connurent de surprenantes métamorphoses. Loin de se cantonner à la scène, les dépendances de la salle devinrent un véritable hub d'expérimentation cinématographique. Imaginez André Gide y rédigeant les sous-titres de son « Voyage au Congo » filmé par Marc Allégret, ou Jean Renoir collaborant avec Tedesco pour réaliser « La Petite Marchande d'allumettes » directement « au Vieux-Colombier même, qui était devenu de par la volonté de Tedesco “le plus petit studio du monde” ». Cette perméabilité entre le plein et le vide, cette faculté à transformer un espace de représentation en atelier de création, souligne une intelligence d'occupation rare, où l'architecture, sans être remarquable en soi, se plie aux exigences du geste artistique. Le bâtiment, dès lors, ne se contente pas d'héberger, il participe, il se fait instrument. Son existence fut jalonnée de réaffectations successives, reflétant les fluctuations culturelles du siècle. La cave, par exemple, devint durant l'Occupation un club de jazz renommé, « Le Vieux Colombier », accueillant des figures telles que Sidney Bechet. Un contraste saisissant entre la gravité des temps et l'effervescence musicale. Plus tard, en 1947, ce fut le théâtre de la dernière apparition publique d'Antonin Artaud, une conférence mémorable qui inscrivit le lieu dans l'histoire de la pensée radicale. Le « Masque et la Plume » y fit également ses premières armes radiophoniques dans les années 1950, ancrant davantage l'édifice dans le paysage médiatique et intellectuel français. Malgré cette riche histoire d'accueil des modernités, le Vieux-Colombier connut une période de déclin. Menacé de démolition au profit d'une banale station-service dans les années 1970, il fut heureusement sauvé in extremis, non par l'éclat de son architecture, mais par la mobilisation de ceux qui reconnaissaient sa valeur patrimoniale et symbolique. Son classement au titre des monuments historiques en 1978, puis son rachat par l'État en 1986, consacrèrent sa survie, le sortant de l'oubli et de la menace spéculative. Il connut même une brève et singulière existence en tant qu'atelier pour le peintre Didier Paquignon, avant de retrouver sa vocation première. Aujourd'hui, rénové et rouvert en 1993, il fait partie du prestigieux ensemble de la Comédie-Française. C'est un dénouement quasi ironique pour un lieu né de la volonté de s'affranchir des conventions, qui se retrouve finalement intégré à l'une des plus anciennes institutions théâtrales françaises. Le Vieux-Colombier demeure ainsi le témoignage d'une architecture qui, bien que discrète dans sa forme, a su, par sa résilience et sa capacité à accueillir la création sous ses multiples facettes, devenir un pivot essentiel de la vie artistique parisienne. Sa véritable grandeur réside peut-être moins dans ses lignes que dans la somme des expériences humaines qu'il a abritées.