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Fontaine Gaillon

Fontaine Gaillon

Rue de La Michodière Place Gaillon, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

L'examen de la fontaine Gaillon révèle d'emblée une stratification historique, un palimpseste architectural plutôt qu'une œuvre d'une seule main et d'une seule époque. Originellement conçue en 1707 par Jean Beausire, figure éminente de l'hydraulique parisienne sous Louis XIV, cette fontaine, alors nommée « fontaine Louis-le-Grand », s'inscrivait sans doute dans une esthétique de la magnificence discrète, caractéristique des aménagements urbains du début du XVIIIe siècle, anticipant un néoclassicisme avant l'heure ou conservant la sobriété classique. Beausire, dont la lignée familiale occupa longtemps la charge de maître des ouvrages d'eau de la ville, était un pragmatique autant qu'un artiste, au service de la fonction publique. On peut imaginer que son œuvre initiale était d'une élégance mesurée, répondant plus à la nécessité qu'à l'ostentation. Son positionnement au cœur du quartier de la Bourse, alors en pleine mutation, en attestait déjà la vocation d'irrigation urbaine et de marqueur spatial. Cependant, le monument que nous contemplons aujourd'hui est, pour l'essentiel, le fruit d'une refonte significative orchestrée en 1827-1828 par Louis Visconti, architecte de Charles X et maître d'œuvre plus tard de la tombe de Napoléon aux Invalides. Il ne s'agit pas d'une simple restauration, mais d'une réinterprétation complète, ancrée dans les courants revivalistes du XIXe siècle. Le descriptif d'une « double vasque de style Renaissance » est à cet égard éloquent : il ne s'agit pas de la Renaissance du XVIe siècle, mais de la vision romantique et académique qu'en avait le XIXe siècle, une relecture empreinte d'une certaine idéalisation. Visconti, avec les sculpteurs Georges Jacquot pour la pièce maîtresse en marbre – ce jeune triton espiègle chevauchant un dauphin – et François Derre et Combette pour les ornements secondaires, a forgé une œuvre composite. La composition de la fontaine, avec sa double vasque, offre une dynamique ascensionnelle classique, où l'eau jaillit pour retomber en cascades successives. La « niche » mentionnée suggère une intégration dans un bâti, peut-être adossée à un mur, conférant à l'ensemble une dimension quasi théâtrale, un espace dédié au jaillissement. Les éléments décoratifs – dauphins, plantes aquatiques, cornes d'abondance – sont d'une iconographie maritime et nourricière attendue pour une fontaine, mais leur exécution trahit la main et le goût de leur époque, naviguant entre la virtuosité néoclassique et une certaine grandiloquence restauratrice. Le marbre du triton de Jacquot contraste avec la pierre de l'ensemble, apportant une touche de préciosité à ce monument urbain. L'œuvre de Visconti, si elle n'atteint pas l'audace de ses réalisations ultérieures, témoigne de la volonté du règne de Charles X d'embellir et de moderniser Paris, tout en puisant dans un répertoire historique réinterprété. La fontaine Gaillon est ainsi moins une œuvre originale qu'un charmant pastiche, un point d'eau agréable qui, malgré plusieurs restaurations ultérieures (1898, 1900, 1971), n'a jamais acquis la notoriété des grandes fontaines parisiennes. Elle reste une discrète ponctuation dans le tissu urbain, un exemple probant de la capacité de Paris à superposer les styles et les éintentions sans jamais complètement effacer ses strates antérieures.