9 boulevard de Stalingrad, Thiais
La maison du manufacturier Gilardoni, édifiée en 1896 au 9 boulevard de Stalingrad à Thiais, ne se distingue pas d'emblée par une audace formelle révolutionnaire. Son intérêt réside moins dans l'œuvre d'un architecte de génie que dans le témoignage matériel d'une époque et d'une industrie. Léon Bonnenfant, l'architecte, fut sans doute plus un exécutant pragmatique qu'un théoricien novateur, chargé de traduire en pierre – ou plutôt en terre cuite – la prospérité et la profession de son commanditaire, Xavier Gilardoni, propriétaire de la tuilerie de Choisy-le-Roi. C'est là que réside la clef de lecture de cette singulière demeure. L'usage prééminent de la brique et de la céramique polychrome n'est pas ici une simple affaire de mode ou de préférence esthétique. Il s'agit d'une démonstration ostentatoire, un catalogue grandeur nature des produits de la tuilerie Gilardoni de Choisy-le-Roi. L'élévation, avec ses motifs géométriques et ses frises colorées, devient un panégyrique de la production locale, un manifeste de la maîtrise technique des matériaux céramiques. Le plein, omniprésent et affirmé par l'appareillage de briques, dialogue avec la discrétion des percements, souvent soulignés par des encadrements de carreaux vernissés, conférant à l'ensemble une densité et une robustesse toute industrielle. L'ordonnancement intérieur, dont subsistent la cuisine, le salon, la bibliothèque, la salle de billard, le vestibule et son escalier, dessine le portrait d'un confort bourgeois de la Belle Époque, où la sociabilité et l'affirmation du statut passaient par la disposition de ces espaces de réception. La salle de billard, par exemple, évoque ces lieux de divertissement masculin, tandis que la bibliothèque suggère une certaine aspiration intellectuelle. Les communs – sellerie, garage, buanderie, écurie – complètent ce tableau, révélant la logistique quotidienne d'un foyer aisé, entre tradition équestre et premiers balbutiements de la motorisation, ou du moins la nécessité de vastes dépendances. Il est d'ailleurs plausible que Monsieur Gilardoni n'ait pas manqué de convier ses clients ou partenaires d'affaires à admirer de visu les qualités esthétiques et techniques de ses productions directement intégrées à l'ossature et à l'épiderme de sa propre demeure, la transformant ainsi en un showroom involontaire, une démonstration grandeur nature de sa capacité manufacturière. Cette bâtisse est ainsi moins un jalon de l'histoire de l'art qu'un artefact archéologique de l'économie locale et de l'architecture industrielle, un mausolée de la tuilerie disparue. L'inscription au titre des monuments historiques, bien des décennies plus tard, ne consacre pas tant une prouesse stylistique qu'elle ne reconnaît la valeur de ce dernier témoignage réellement significatif de l'industrie tuilière et faïencière de Choisy-le-Roi, conférant à la maison une dignité patrimoniale inattendue pour ce qui fut, en son temps, une assertion de fortune et de goût convenu.