15 rue Croix-Baragnon, Toulouse
L'édifice du 15 rue Croix-Baragnon à Toulouse se présente comme un singulier témoignage d'une architecture civile du début du XIVe siècle, époque où le gothique, bien qu'affirmé, se souvenait encore des influences romanes, notamment dans son programme sculpté. Rare vestige de cette période, avec la tour Maurand, cette maison incarne la capacité toulousaine à conjuguer la brique locale avec des velléités ornementales plus ambitieuses. Son plan originel, non sans pragmatisme, juxtaposait un corps de bâtiment en brique sur rue à une structure en bois sur cour, une configuration typique des logis médiévaux où l'apparat côtoyait l'utilitaire. Le corps de façade s'élevait alors sur quatre niveaux : une cave, héritage d'une construction antérieure, un rez-de-chaussée de boutiques aux larges arcades, un premier étage d'habitation éclairé de baies géminées et orné de fresques, et un second étage en pan de bois, aujourd'hui disparu. L'accès aux parties privées se faisait discrètement, par un portail de pierre menant à une cour intérieure où se nichait l'escalier, révélant une hiérarchie spatiale et une protection de l'intimité. C'est au deuxième étage, le premier de l'édifice médiéval, que l'on observe la profusion décorative. Cinq baies géminées, surmontées d'arcs de décharge brisés et évidées d'un simple oculus, marquent une adaptation de l'esthétique gothique à la brique locale, empêchant l'emploi de remplages complexes que l'on aurait trouvés dans la pierre. Les chapiteaux, supportant ces arcs outrepassés brisés, conservent une inspiration romane, un trait remarquable pour l'époque. Ils révèlent l'œuvre d'un atelier local, dont l'activité est attestée jusqu'au triforium du chœur de Notre-Dame du Bourg de Rabastens. Leur décor, d'une variété surprenante, expose des visages humains aux coiffures distinctes, des monstres, des animaux domestiques et fantastiques, ainsi qu'une flore stylisée. Deux bandeaux sculptés, l'un au niveau des sommiers, l'autre à l'appui des baies, complètent cette iconographie. Le premier, malgré son étroitesse, est une véritable galerie de scènes animées : musiciens zoomorphes, anges, créatures hybrides et scènes de chasse défilent, composant un univers foisonnant et parfois énigmatique. Le second bandeau, bien que plus sobre en écussons, poursuit cette narration animale et monstrueuse, offrant une lecture complexe des mœurs et des croyances du temps. L'histoire de cette demeure est celle de ses remaniements. Après avoir appartenu à l'influente famille Bénazet dès la fin du XVe siècle, elle fut morcelée puis, au XVIIe siècle, sous l'égide du trésorier François d'Aldéguier, elle subit des transformations radicales. Le corps de bâtiment sur cour fut entièrement rebâti en briques, tandis que la façade sur rue voyait son étage supérieur supprimé et ses arcades de boutiques mutilées par la création de fenêtres intermédiaires. Ces interventions reflétaient alors les modes et les besoins d'une nouvelle élite. Plus tard, au XVIIIe siècle, elle fut le théâtre d'un drame, son propriétaire, Clément-Marie Leblanc, conseiller au Parlement, finissant guillotiné durant la Terreur, ajoutant une note sombre à son récit. Au début du XXe siècle, un troisième étage fut ajouté en 1923, altérant la silhouette médiévale mais, paradoxalement, provoquant un émoi suffisant pour qu'une première protection aux monuments historiques fût mise en place pour son étage gothique. Ce n'est qu'avec les études approfondies des années 1990 et la campagne de restauration de 1998 que l'édifice retrouva, avec une certaine fidélité, son visage du XIVe siècle, notamment par la restitution partielle des arcades du rez-de-chaussée et l'ajout d'une corniche discrète pour marquer la limite de la construction médiévale. Ces restaurations, fruits d'une archéologie rigoureuse, s'efforcent de rendre à l'œil averti la complexité d'un bâtiment qui fut tour à tour modifié, dissimulé, puis réhabilité dans sa particularité.