70 rue Saint-Romain, Rouen
L'on s'arrête parfois devant certains édifices non pour leur majesté structurelle, mais pour la modestie ostentatoire de leur parure, témoignage d'un savoir-faire qui s'exhibe. Tel est le cas de ce magasin rouennais de Ferdinand Marrou, ferronnier d'art de son état, sis au 70 rue Saint-Romain. Erigée en 1902, cette façade n'est pas l'œuvre d'un architecte ordinaire, mais bien celle du maître artisan lui-même, une véritable carte de visite gravée dans le métal et la pierre, distinguant ainsi l'espace de vente de son atelier, plus pragmatique, niché dans la rue Saint-Nicolas. Marrou, figure notable de la ferronnerie d'art de la Belle Époque, a conçu cette élévation comme une démonstration manifeste de son talent. Plutôt qu'une simple vitrine, c'est une vitrine par le métal. L'on y discerne, sans doute, un déploiement de motifs floraux, de volutes sinueuses, ou d'entrelacs géométriques, caractéristiques de l'époque qui oscillait entre un certain classicisme décoratif et les prémices d'un Art Nouveau plus organique. La composition du fronton, les balcons s'il y en a, les garde-corps, la marquise, tout détail est une occasion de magnifier le fer forgé, de lui conférer une légèreté inattendue, une élégance qui contraste avec la rigueur du matériau. L'édifice, par son ornementation, s'inscrit dans cette tradition des bâtiments commerciaux qui affichent sans ambages la nature de leur activité. Le ferronnier se fait ici son propre sculpteur, son propre dessinateur, transformant la surface en un catalogue en trois dimensions de ses capacités. C'est un dialogue implicite entre la matière brute et la main habile qui la transforme, une affirmation de l'artisanat face à l'industrialisation montante. La pierre, simple support, sert de fond à l'éclat du métal, créant une richesse visuelle par la juxtaposition des textures et des volumes. Cet ouvrage fut inscrit aux monuments historiques en 1975, une reconnaissance tardive mais méritée de son rôle, non pas comme grand geste architectural, mais comme exemple précieux d'un artisanat d'art qui osait s'afficher avec panache. L'on pourrait imaginer, à l'époque de son inauguration, les passants s'arrêtant pour admirer le travail minutieux, peut-être même une certaine fierté locale pour un artisan capable de rivaliser avec les grandes maisons parisiennes. Car si l'atelier est le lieu de la production, le magasin est celui de la représentation, où chaque détail décoratif est une signature, un plaidoyer pour la pérennité de la beauté forgée.