2 rue du Havre 64 à 70 boulevard Haussmann 115 à 127 rue de Provence, Paris 9e
Le Second Empire, avec son impulsion urbaine haussmannienne, vit l'émergence d'une nouvelle typologie architecturale : le grand magasin, temple de la consommation de masse. Le Printemps Haussmann, fondé en 1865 par Jules Jaluzot, s'ancra dans ce quartier alors périphérique, pressentant sans doute l'attraction future de la gare Saint-Lazare. Le premier édifice, œuvre de Jules Sédille et son fils Paul, se présentait comme un immeuble de rapport classique abritant une activité commerciale en rez-de-chaussée et entresol, avec de vastes vitrines préfigurant le spectacle marchand. On y discernait déjà l'ambition d'un « grand marché couvert », soutenu par de sobres colonnes. L'innovation technologique s'y manifesta précocement, dès 1874, avec l'intégration de deux ascenseurs d'un certain Léon Edoux, véritables curiosités exposées sept ans plus tôt à l'Exposition universelle. Leur présence, alors inédite dans le commerce, attestait d'une volonté d'attraction et de modernité, bien au-delà de la seule fonctionnalité. C'est cependant l'incendie de 1881 qui permit au Printemps de se réinventer dans une geste architecturale plus affirmée. La reconstruction, menée par Paul Sédille dès 1882, fut l'occasion d'une audace structurelle, employant des fondations à air comprimé – technique jusqu'alors réservée aux ouvrages d'art. Le nouvel édifice de style néoclassique n'était pas un simple placage : ses façades, qualifiées de « rideaux », étaient des parements de pierre sur une armature en fer, dissimulant encore partiellement la révolution du squelette métallique. L'intérieur, lui, s'ouvrait sur une nef centrale de 24 mètres, couronnée d'une verrière monumentale baignant l'espace de lumière zénithale, créant une dialectique entre la robustesse des murs et la légèreté translucide de la couverture. Aux angles, quatre rotondes en pierre de taille, évoquant de façon quelque peu grandiloquente les châteaux forts, étaient surmontées de dômes ornés de lanternons et de girouettes en forme de caducée, insigne éloquent de la prospérité commerciale. Sédille, fervent défenseur de la polychromie et de la collaboration des arts décoratifs, fit appel à des artistes de renom. Carrier-Belleuse cisela les sculptures des rotondes, tandis que Facchina exécutait des mosaïques Art Nouveau, dont l'enseigne "Au Printemps" en feuilles d'or emprisonnées entre tesselles de verre, brillait avec une ostentation certaine. Henri Chapu contribua des allégories des quatre saisons, complétant ce répertoire iconographique voué au commerce et à l'abondance. L'audace du fer s'affirmait cette fois en élément visible de décoration, dans les poutres et escaliers, non plus simple support dissimulé. L'éclairage électrique, par foyers Jablochkoff et lampes à incandescence, substituait une modernité sécurisante au péril des becs de gaz. Cet ensemble fut salué, par certains, comme le prototype du grand magasin moderne. Un second incendie en 1921 offrit une nouvelle occasion de pérenniser cette modernité. Georges Wybo, en charge de la reconstruction, intégra les méthodes de sécurité américaines les plus récentes, dont le réseau d'extinction automatique de Grinnell, érigeant ainsi le Printemps en modèle pour les nouvelles normes de sécurité des établissements recevant du public. La coupole en vitraux, œuvre de Brière en 1923, restaurée en 1972 par son petit-fils, reste aujourd'hui un emblème de cette opulence verrière. Au fil du XXe siècle, le Printemps devint un laboratoire d'innovations mercantiles et techniques, des escaliers mécaniques (1924) aux vitrines animées de Noël, spectacle récurrent dont le succès populaire ne se dément pas. Les rénovations des façades entre 2007 et 2012, sous la houlette de Gabor Mester de Parajd, ont révélé des mosaïques d'origine, confirmant l'intention décorative initiale et la quête constante d'une image de "chef-d'œuvre de l'art décoratif". Cet édifice, malgré les ravages du temps et des flammes, demeure un témoignage éloquent de la puissance du commerce, dont l'architecture, entre grandiloquence et ingéniosité technique, fut toujours mise au service de la séduction et de la marchandise.