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BrasserieJulien

BrasserieJulien

16 rue du Faubourg-Saint-Denis, Paris 10e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrite aujourd'hui le Bouillon Julien, au 16, rue du Faubourg-Saint-Denis, offre un témoignage éloquent de cette période où l'Art nouveau, après avoir flirté avec l'expérimentation audacieuse, s'institutionnalisait et se mettait au service du commerce. Sa construction en 1901-1902 par l'architecte Édouard Fournier s'inscrit dans cette efflorescence tardive et flamboyante, succédant à une auberge du Cheval Blanc dont l'existence dès 1787 confère au lieu une certaine pérennité d'affectation sociale, celle d'un espace de convivialité populaire, voire d'un des premiers café-concerts. C'est donc dans une continuité fonctionnelle que s'est ancrée cette nouvelle parure. Plus qu'une prouesse architecturale extérieure – la façade et la toiture, bien qu'inscrites aux Monuments Historiques, ne rivalisent pas avec l'ostentation décorative intérieure –, c'est un véritable écrin qui fut conçu pour cette brasserie ouverte en 1903 sous le nom de « Gandon-Fournier ». L'intérieur, plus qu'un simple décor, est une exposition des canons Art nouveau appliqués à l'art de vivre. La richesse foisonnante des détails n'est pas le fruit d'un unique démiurge, mais d'une constellation d'artisans d'art. Les panneaux en pâte de verre signés Louis Trézel, inspirés par l'iconographie voluptueuse d'Alfons Mucha, déploient des figures féminines allégoriques, caractéristiques de cette époque où la femme se faisait muse éthérée ou sylphide symboliste. Armand Ségaud, quant à lui, nous gratifie de ses célèbres motifs de paons, ces oiseaux emblématiques du mouvement, avec leur plumage iridescent déployé en éventail, un choix décoratif à la fois esthétique et symbole d'une certaine opulence. Le parterre n'est pas en reste, avec un carrelage en faïence des manufactures d'Hippolyte Boulenger à Choisy-le-Roi, esquissant une « prairie sauvage » d’ancolies et de marguerites en fleurs. Cette ode à la nature stylisée, trait distinctif de l'Art nouveau, enveloppe l'espace d'une atmosphère onirique. Le comptoir, imposant et élégant, est une œuvre de Louis Majorelle, ébéniste de renom dont l'acajou de Cuba témoigne d'un goût certain pour les matériaux exotiques et précieux, conférant une noblesse tactile à l'ensemble. La lumière, élément crucial pour magnifier ces ornements, pénètre généreusement par des verrières zénithales aménagées par la miroiterie Georges Guenne, dont les dessins sont l'œuvre de Charles Buffet, père du peintre Bernard Buffet, un détail qui lie ce lieu à une autre figure marquante de l'art français, par une filiation moins attendue. Classé monument historique en 1997 pour sa salle, cet espace a traversé les époques et les usages. De « Chez Julien » dès 1938, sous la gérance de Julien Barbarin, l'établissement est devenu un lieu de rituels parisiens, immortalisé notamment par la présence assidue d'Édith Piaf attendant Marcel Cerdan à sa table 24 – une anecdote qui ancre le lieu dans la légende populaire parisienne. Sa réputation scénique s'est confirmée avec des tournages cinématographiques tels que « La Môme » et « Chocolat », attestant de sa valeur iconique. La transformation en « Bouillon Julien » en 2018, après être passé sous le giron du groupe Flo, reflète les mutations de la restauration parisienne, où le faste d'antan est parfois réinterprété dans une formule plus accessible, mais sans altérer le cadre originel. Ce n'est plus la nouveauté audacieuse d'antan, mais un palimpseste architectural où chaque strate historique, chaque motif floral, chaque courbe, raconte une histoire de l'art de vivre parisien au tournant du XXe siècle. L'Art nouveau y est moins une révolution qu'une synthèse opulente et séductrice, une parure élégante pour l'éternelle quête du divertissement et du bien-manger.