7, rue de l'Abreuvoir, Strasbourg
Le 7, rue de l'Abreuvoir, à Strasbourg, abrite une de ces constructions dont l'inscription au titre des monuments historiques, en 2015, atteste moins d'une révélation tardive que d'une reconnaissance pragmatique de sa valeur testimoniale. Cet ancien magasin Neunreiter, édifié entre 1904 et 1906, illustre avec une certaine emphase le tournant du commerce de détail dans les villes germaniques de l'époque. L'architecte, Fritz Beblo, alors Stadtbaurat, ou architecte municipal, de Strasbourg, y déploie une interprétation de l'Art nouveau, ou Jugendstil, propre à la rigueur rhénane. Point de volutes excessives ni de fantaisies florales exacerbées que l'on pourrait trouver ailleurs. Ici, l'expression se manifeste par une monumentalité tempérée et une rationalisation des formes, tout en conservant une préciosité dans les détails. La fonction commerciale, impérative, dicte l'ouverture de la façade sur la rue par de vastes baies vitrées. Ces percements généreux, caractéristiques des grands magasins naissants, transforment la paroi en une vaste vitrine verticale, un écran transparent destiné à l'ostentation des marchandises et à l'attraction du chaland. La structure, probablement en acier dissimulé, permet une telle libération du mur porteur, une innovation technique alors en pleine expansion. L'habillage de la façade, quant à lui, conjugue la sobriété de la pierre de taille avec l'élégance du grès rose local, agrémenté de ferronneries ouvragées et de céramiques discrètes. Ces ornements, loin de submerger l'ensemble, viennent souligner les lignes verticales et horizontales, conférant une dignité bourgeoise à ce temple de la consommation. On discerne une intention de concilier la modernité des fonctions avec une certaine tradition bâtie, un compromis qui plaît au goût de l'époque et rassure une clientèle en quête de nouveauté sans rupture radicale. L'intérieur, bien que remodelé, devait offrir des espaces amples et lumineux, facilitant la circulation des foules et la présentation de collections hétéroclites, rompant avec l'intimité des échoppes traditionnelles. Ce type de bâtiment participait activement à la transformation urbaine de Strasbourg sous l'administration allemande, reflétant les ambitions économiques et culturelles d'une ville se voulant capitale régionale. Beblo, par ses multiples réalisations, a imprimé une marque durable sur l'urbanisme strasbourgeois, mêlant fonctionnalité et une esthétique parfois jugée quelque peu austère par les plus ardents défenseurs d'un Art nouveau plus exubérant. Aujourd'hui, l'ancien magasin Neunreiter, désormais réaffecté, ne dévoile plus la même effervescence commerciale. Ses larges ouvertures, autrefois écrins du désir consumériste, encadrent désormais d'autres vies, d'autres usages. Il demeure, non sans une certaine ironie historique, un témoin silencieux d'une époque où l'architecture commerciale cherchait sa propre grandeur, sa propre noblesse, entre utilité marchande et velléité artistique.