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Domaine duChâteau de Grosbois(la demi-lune du parc)

Domaine duChâteau de Grosbois(la demi-lune du parc)

Avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny, Villecresnes

L'Envolée de l'Architecte

L'on observe, au cœur du domaine de Grosbois, un singulier corps de logis central dont la forme en exèdre, évoquant une demi-lune, dénote une certaine audace architecturale. De plan en U, cet édifice de la Renaissance, dont l'auteur demeure curieusement anonyme malgré l'écho des créations de Jacques Androuet du Cerceau, articule ce corps principal incurvé entre deux pavillons de même hauteur, flanqué d'ailes plus basses en retour d'équerre. La plate-forme rectangulaire et ses fossés, jadis en eau, posent une assise classique pour un ensemble qui, par son élément curviligne central, ne l'est pas entièrement, offrant une dialectique intéressante entre la rigueur de l'alignement et la fluidité de la concavité. L'absence de paternité affirmée pour une telle œuvre est en soi un commentaire sur les caprices de la mémoire historique. Mais l'histoire de Grosbois ne manque pas de figures illustres. Nicolas de Harlay de Sancy, l'un de ces grands commis de l'État dont la fortune se liait aux affaires royales et dont l'illustre nom reste associé à ce fameux diamant, entreprit d'ériger ce qui serait le cœur de l'actuel château. Son lointain successeur, Achille de Harlay, figure du Parlement dont Saint-Simon disait qu'il possédait des yeux beaux, parlants, perçants, qui étaient pour le faire rentrer sous terre, au reste sans foi ni loi, sans âme et sans Dieu, préférait communiquer avec son propre fils par missives cachetées, même sous ce même toit. L'édifice, en somme, a toujours eu une capacité notable à abriter des drames intimes derrière sa façade. Ce fut Charles de Valois, duc d'Angoulême, qui vers 1640 fit achever les travaux, ajoutant les ailes et le mur d'enceinte. C'est à lui que l'on doit les décors muraux, récemment redécouverts, peints sous un plafond à la française, dont l'attribution à Horace Le Blanc demeure l'objet de doctes discussions. L'édifice passa ensuite de main en main, reflet des fortunes changeantes de l'Ancien Régime, abritant successivement des financiers, des ministres disgraciés et même le futur Louis XVIII avant son exil. La période impériale marque une transformation majeure avec l'acquisition par le Maréchal Berthier. Grand Veneur de l'Empire, il ne se contenta pas d'être un occupant ; il fut un transformateur. Les boiseries Régence de Samuel-Jacques Bernard cédèrent la place à une bibliothèque abondante et à cette galerie des Batailles, sorte de panthéon pictural où ses hauts faits et ceux de ses pairs étaient exposés. La récupération des toiles d'Oudry, 'Chiens attaquant un cerf' et 'Chiens attaquant un sanglier', autrefois dispersées par les hasards révolutionnaires, pour orner sa chasse impériale, témoignait d'une esthétique du pouvoir. Berthier fit de Grosbois un domaine de chasse rivalisant avec Fontainebleau, avant d'y trouver une fin tragique et mystérieuse par défenestration. Au siècle suivant, les murs séculaires virent s'installer, paradoxe de l'histoire, des éléments de mobilier résolument modernistes d'Eugène Printz, avant d'accueillir la Luftwaffe et les frasques romanesques d'Arletty durant l'Occupation – l'amour, même dans la guerre, semblant toujours trouver asile dans les demeures de caractère. Une curieuse trajectoire qui le mène aujourd'hui à servir de musée du trot, consécration singulière pour une demeure princière dont les murs, à défaut de parler, conservent l'écho de tant de destins.