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Fontaine de la Poésie Romane

Fontaine de la Poésie Romane

Place de la Concorde, Toulouse

L'Envolée de l'Architecte

Sise sur la place de la Concorde à Toulouse, la Fontaine de la Poésie Romane, œuvre de Léo Laporte-Blairsy, offre un spécimen éloquent des tensions stylistiques du début du XXe siècle. Conçue dans un esprit Art nouveau, elle déploie un répertoire ornemental exubérant, mêlant des motifs floraux minutieusement détaillés, tels l'églantine et la violette, à des figures animalières de bronze – tortues, libellules, grenouilles – qui, nous assure-t-on, allégorisent l'esprit des sources. Cet foisonnement naturaliste contraste de manière presque didactique avec la pureté géométrique du bassin de marbre et, surtout, avec le profil élancé du hennin qui couronne la figure centrale. Commanditée en 1905 par un pharmacien soucieux d'esthétisme autant que d'utilité publique, la fontaine fut l'objet d'un concours en 1910. Le lauréat, Laporte-Blairsy, aux côtés de l'architecte Guitard et de l'entrepreneur Portet, présenta une première maquette où la figure, sans coiffe, fut rejetée par une population manifestement peu encline aux audaces. L'histoire veut que le hennin démesuré de la version acceptée fût une riposte sarcastique du sculpteur, un geste d'ironie face à la pruderie populaire. La statue, inaugurée en 1913 lors de l'anniversaire des Jeux Floraux, incarne prétendument Clémence Isaure, bien que les critiques de l'époque aient décrié une fantaisie jugée peu conforme à l'image traditionnelle de la dame. Certains érudits, tel Pierre Salies, ont d'ailleurs argué qu'il s'agissait bien davantage d'une allégorie de la poésie romane que d'un portrait fidèle. Cette discrète sensualité féminine, drapée dans une robe fluide, est censée établir un lien symbolique entre la terre et les hommes, bien que cette lecture fut initialement éclipsée par le débat sur la conformité iconographique. La confrontation avec la statue plus conventionnelle de l'Hôtel d'Assézat en dit long sur les attentes d'une époque qui, à la veille de la Grande Guerre, peinait à embrasser une modernité jugée déroutante. Il est même rapporté que l'évêque de Toulouse, un temps réticent, se laissa convaincre par la prétendue sainteté du personnage. Anecdotiquement, comme nombre de bronzes civiques, elle fut démontée en 1942 pour échapper à la réquisition avant d'être retrouvée intacte. Aujourd'hui, elle est le théâtre d'une tradition locale où, chaque Saint-Sylvestre, les habitants la parent de fleurs flottantes, un geste qui, par-delà les controverses initiales, confère à ce monument une dimension vivante et un symbolisme renouvelé, au grand dam peut-être des puristes qui envisagent de lui restituer ses couleurs d'origine. C'est ainsi que l'art public, au gré des réceptions et des usages, transcende parfois les intentions premières pour s'inscrire durablement dans le tissu urbain et affectif d'une ville.