square René-Viviani - Montebello, Paris 5e
C'est un fait notable que l'église Saint-Julien-le-Pauvre, l'une des doyennes du paysage urbain parisien, présente une façade dont la datation révèle une modestie tardive, une réfection du XVIIe siècle qui trahit les vicissitudes d'une histoire plus que millénaire. Aujourd'hui dévolue au rite byzantin de l'Église grecque-melkite-catholique, sa silhouette, désormais dégagée par le square René-Viviani, dissimule une complexité architecturale et une stratification historique dignes d'une attention particulière. Ses origines se perdent dans le haut Moyen Âge, avec une basilique primitive détruite par les Vikings en 886. L'édifice que nous observons aujourd'hui prend forme à partir de 1160, sous l'égide des moines clunisiens de Longpont. Sa construction, contemporaine de Notre-Dame, témoigne d'une transition délicate entre les formes romanes et l'émergence du gothique. Le chœur, notamment, fut achevé avant celui de sa grande sœur épiscopale, et l'on y décèle la main des mêmes sculpteurs, ce qui n'est pas un mince compliment pour cet édifice aux dimensions somme toute restreintes. L'intérieur révèle une histoire fragmentée. La nef, amputée de deux travées en 1651 lors d'une restauration d'urgence, arbore une fausse voûte en berceau de plâtre, d'une banalité qui contraste vivement avec les ambitions originelles, trahies par les colonnettes engagées de l'arc triomphal, lesquelles suggéraient une nef voûtée d'ogives jamais réalisée. Les grandes arcades en plein cintre, aux chapiteaux mêlant l'authentique néogothique à crochets du XIIe siècle à des remplacements toscans du XVIIe, détonent quelque peu. Les bas-côtés, en revanche, ont conservé leurs voûtes d'ogives du troisième quart du XIIe siècle, avec une particularité technique intrigante : les ogives pénètrent directement les piliers, une solution architecturale généralement associée à la période flamboyante, bien plus tardive. Le chœur est sans conteste la pièce maîtresse. Sa double travée droite et son abside en hémicycle, bien que d'aspect extérieur roman, s'organisent intérieurement en pans coupés pour faciliter le voûtement d'ogives. Les élévations latérales, avec leurs deux niveaux de fenêtres et leur voûte sexpartite – une disposition inspirée de Notre-Dame – manifestent une prouesse technique et esthétique. Les chapiteaux des piliers isolés, véritables chefs-d'œuvre de la sculpture du XIIe siècle, dérivent du corinthien, mêlant feuilles d'acanthe, de nénuphar, d'arum et de fougère. On y trouve même des harpies d'une finesse remarquable. Cette profusion de détails sculptés, tous différents selon le décompte du baron de Guilhermy, atteste du soin apporté à cette partie de l'édifice, un contraste saisissant avec la sobriété de la nef. L'installation de l'iconostase en 1891, œuvre de l'ébéniste de Damas Girgi Bitar, a certes oblitéré la profondeur initiale du chœur et masqué l'ancien maître-autel – dont le bas-relief du XIVe siècle, œuvre de qualité, représentait une crucifixion flanquée des changeurs Oudart de Mocreux et de son épouse, réputés reconstructeurs de l'Hôtel-Dieu. Cependant, elle confère à l'espace une atmosphère particulière, évoquant « un parfum des premiers siècles » selon Émile Lambin. À l'extérieur, la façade de 1651, d'un style Renaissance tardive et dominée par un pignon quasi nu, cache les vestiges d'une façade gothique du XIIIe siècle. On notera, sur le parvis, une dalle de l'ancienne voie romaine de Lutèce à Orléans et la margelle d'un puits qui fut jadis intérieur – un détail anecdotique, mais non dénué de charme, témoignant d'une pratique liturgique ancienne. Non loin, l'un des plus anciens arbres de Paris, le robinier planté vers 1601, veille sur ce lieu chargé d'histoire. Cette église fut également un centre névralgique de l'Université de Paris au Moyen Âge, accueillant cours et assemblées générales, où d'éminentes figures telles que Dante et Pétrarque auraient prié. Elle connut ensuite une période de déchéance et de transformations profanes, servant même d'entrepôt à sel sous la Révolution, avant de retrouver une vocation religieuse. L'audace du père Alexis Kateb permit sa réaffectation à la communauté grecque-melkite-catholique en 1889, lui offrant ainsi une nouvelle vie. Et, par un ironique retournement de l'histoire culturelle, l'édifice, longtemps méconnu, fut choisi en 1921 par les Dadaïstes pour une excursion, précisément en raison de son apparente insignifiance et de son absence de « raison d'exister ». Une curieuse forme de reconnaissance, n'est-ce pas ? Son utilisation récente comme lieu de tournage, notamment pour des productions télévisuelles et cinématographiques, souligne une dernière fois sa capacité à traverser les âges en se réinventant constamment.