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Église Saint-Cannat

Église Saint-Cannat

Place des Prêcheurs, Marseille

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Cannat, sise place des Prêcheurs à Marseille, déploie son histoire à travers une série de compromis et d'adaptations, révélant bien plus les contingences urbaines que la seule vision d'un maître d'œuvre. Fondée par les Frères prêcheurs, l'ordre dominicain, elle fut érigée après la destruction de leur premier couvent en 1524, un sacrifice contraint par la défense de la cité face aux troupes impériales. La première pierre fut posée en 1526, mais l'édifice n'atteignit sa consécration qu'en 1619, une gestation qui, à elle seule, témoigne des lenteurs et des défis financiers de l'époque, malgré un don conséquent du corps des notaires. La façade, œuvre tardive datant de 1739, fut conçue dans un style baroque par l'architecte Joseph Gérard et le sculpteur Antoine Duparc. Elle présentait jadis une composition plus ambitieuse, notamment un fronton sculpté par Duparc, encadré de colonnes et surmonté de pots à feu. Hélas, l'avancée de l'urbanisme marseillais, symbolisée par le percement de la rue Impériale au XIXe siècle, eut raison de sa pleine expression. En 1926, pour des raisons d'économie et de consolidation, cette partie supérieure fut démolie, laissant la façade tronquée. Subsistent aujourd'hui huit colonnes doriques, une balustrade incurvée et les statues, certes détériorées, des papes dominicains Pie V et Benoît XI, attestant d'une grandeur passée mais mutilée. Ce cas illustre avec une éloquence certaine les tensions entre le patrimoine et les impératifs dits modernes. À l'intérieur, la nef se révèle d'un sobre style gothique, contrastant avec l'exubérance baroque de la façade originelle. On y découvre une chaire à prêcher en noyer, finement sculptée entre 1689 et 1691 par Albert Duparc, où des angelots soutiennent l'abat-voix avec une certaine légèreté. Le maître-autel, pièce maîtresse du chœur, est un baldaquin somptueux en marbres polychromes, transféré de la Chapelle des Bernardines en 1755, œuvre de Dominique Fossati. Derrière lui, le très grand tableau de Notre-Dame de la Paix, peint en 1740 par Pierre Bernard, occupe l'espace avec une monumentalité certaine. Au-dessus de l'entrée principale, le buffet d'orgue, en deux corps, est l'ouvrage du frère dominicain Jean-Esprit Isnard, daté de 1746, complété par des ferronneries dorées de Forty. Sept chapelles collatérales bordent la nef, autrefois attribuées aux corporations. Dans la première à gauche, un baptistère en marbre blanc est accompagné d'une grille en fer forgé du XVIIIe siècle, dont les dimensions ajustées de manière imparfaite suggèrent un réemploi opportuniste. La troisième chapelle, celle des notaires, se distingue par ses lambris en bois et son tableau de Michel Serre, La Purification de la Vierge. L'édifice, désormais lieu de la divine liturgie de rite byzantin pour la métropole orthodoxe roumaine d'Europe occidentale, continue de servir une fonction spirituelle, sa résilience se manifestant par une nouvelle vocation, bien éloignée de son dessein dominicain initial, mais typique des réaffectations discrètes de notre patrimoine.