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Hôtel Moreau

Hôtel Moreau

20 rue de la Chaussée-d'Antin, Paris 9e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Moreau, autrefois Lakanal, se présente comme un spécimen éloquent de l'architecture parisienne post-révolutionnaire, un édifice néo-classique de style Directoire érigé en 1797 par François-Nicolas Trou dit Henry pour Joseph Lakanal. Sa genèse s'inscrit dans cette période de transition où la République s'affermissait, non sans préparer les fastes impériaux à venir. C'est du reste entre ses murs que fut orchestré ce moment de bascule qu'est le coup d'État du 18 Brumaire, conférant à ses salons une patine historique qui dépasse la simple valeur esthétique. L'ordonnancement de la façade sur rue révèle un pavillon de deux étages, dont le portique d'entrée propose une interprétation singulière de l'ordre ionique, se signalant par l'absence de bases pour ses colonnes et pilastres. Une telle liberté, ou simplification, peut être lue comme une manifestation de la rigueur néo-classique ou d'un certain pragmatisme constructif. Le perron double, menant à ce petit péristyle, et les bandeaux horizontaux, associés à une frise de métopes sous la corniche, apportent une animation mesurée, évitant l'exubérance baroque au profit d'une dignité républicaine. À l'intérieur, le salon circulaire s'orne d'une décoration déjà « Premier Empire », illustrant la rapidité avec laquelle les styles et les aspirations évoluaient alors. Côté jardin, la façade s'articule autour d'une rotonde, offrant une respiration visuelle et une dialectique intéressante entre la façade d'apparat et celle plus intime. L'aile en retour, datée de 1801-1802 et surnommée « aile Lequeu », est d'une attribution plus conjecturale, évoquant le nom de Jean-Jacques Lequeu, cet architecte aux « dessins extravagants ». Si son implication ici se limite à l'hypothèse, elle n'en insuffle pas moins une note d'érudition, suggérant que même les esprits les plus audacieux pouvaient se plier aux contraintes de la commande. Le destin de l'édifice, cependant, n'a pas été figé. Au milieu du XIXe siècle, une surélévation de deux niveaux et des modifications de façade sont venues altérer l'intégrité originelle, phénomène courant dans un Paris en pleine mutation, où la nécessité de densification primait souvent sur la fidélité au dessein initial. Cette superposition de strates est un palimpseste architectural propre à la ville. Un fait divers, d'une portée historique et culturelle considérable, marque à jamais l'histoire de l'Hôtel Moreau. En 1977, sa cour a livré un trésor inattendu : quelque 400 fragments sculptés de la façade de Notre-Dame de Paris, notamment les têtes des rois de Juda, décapitées par les révolutionnaires qui les confondaient avec les rois de France. Ces reliques, dissimulées par Jean-Baptiste Lakanal, le frère de Joseph, rappellent l'Hôtel à une histoire nationale plus vaste et à une iconoclastie républicaine qui a laissé des cicatrices profondes dans le patrimoine. Elles sont désormais au musée de Cluny. Après avoir été la propriété du général Moreau, qui lui légua son nom de 1799 à 1801, puis d'une banque, l'hôtel abrite depuis 2013 le Conseil supérieur de la magistrature. C'est une trajectoire singulière pour un lieu qui fut le théâtre d'une machination politique majeure, abritant désormais une institution garantissant l'indépendance de la justice. L'Hôtel Moreau demeure ainsi un témoignage discret, mais riche, des soubresauts de l'histoire et des caprices de l'évolution urbaine, protégé par des inscriptions multiples au titre des monuments historiques qui en consacrent la valeur stratifiée.