Place du Théâtre, Lille
Surgissant avec une certaine gravité au cœur de Lille, cet édifice, communément désigné comme la Nouvelle Bourse, s'impose comme un manifeste architectural du début du XXe siècle, destiné à abriter les services d'une institution commerciale dont les racines remontent à 1715. Son style néo-flamand, choisi par Louis Marie Cordonnier, n'est pas une coquetterie anodine ; il renvoie à une grandeur bourgeoise et commerçante, rappelant sans ambiguïté les illustres hôtels de ville des Flandres historiques, et instaurant une compétition visuelle avec la Vieille Bourse, son illustre prédécesseur. Le beffroi, culminant à soixante-seize mètres, constitue sans doute l'élément le plus frappant de cette composition. Orné d'une horloge à quatre cadrans et de motifs végétaux et volutes d'inspiration néo-régionaliste, il témoigne d'une volonté d'ancrage local tout en affichant une certaine puissance. Il marque le paysage urbain, sans toutefois se laisser confondre avec son lointain cousin Art déco de l'Hôtel de ville. À l'intérieur, le visiteur découvre un hall d'honneur de vingt-cinq mètres de côté, surmonté d'une coupole majestueuse à dix-sept mètres de hauteur, une démesure qui contraste avec les nécessités pragmatiques du commerce. Des fresques et des galeries à colonnes viennent compléter ce décor, dévolu à la représentation plus qu'à l'efficience pure. L'édifice comprenait également, dès l'origine, des espaces dédiés aux prud'hommes, des bureaux en nombre conséquent, et un auditorium en sous-sol, la salle Descamps. L'histoire de sa genèse révèle des préoccupations moins glorieuses mais fort réelles. Initiée à l'aube du XXe siècle, la construction répondait au besoin de moderniser et de rationaliser les activités de la Chambre de Commerce. L'emplacement, judicieusement choisi à l'entrée du Grand Boulevard, permettait par ailleurs d'assainir un quartier par la démolition de maisons insalubres, ajoutant une dimension d'urbanisme social à l'entreprise. Cordonnier, mandaté en 1906, avait initialement conçu un bâtiment intégrant des espaces commerciaux – brasserie, restaurant, magasins – afin d'en amortir les coûts. Une vision somme toute mercantile pour une institution censée incarner la dignité commerciale. La Première Guerre mondiale interrompit brutalement les travaux. À leur reprise en 1919, l'essor des activités de la Chambre, notamment en lien avec la Reconstruction, conduisit à l'abandon de ces concessions commerciales au profit d'une occupation intégrale du bâtiment par l'institution. Plus tard, le bâtiment connut une période singulièrement sombre. Durant l'occupation allemande, il fut choisi pour abriter l'Oberfeldkommandantur 670, devenant le centre névralgique de l'administration militaire pour la région Nord-Pas-de-Calais. Carlo Schmid, une figure marquante de la future social-démocratie allemande, y exerça comme conseiller juridique. Plus tragiquement encore, le sous-officier Friedrich Günther y fut abattu, un événement qui jette une lumière crue sur les drames humains se déroulant derrière ces façades imposantes. En 1950, une nouvelle aile vint s'ajouter côté rue de la Grande-Chaussée, intégrant une galerie du Port et un jardin d’hiver orné des fresques d'Émile Flamant, signe d'une adaptation continue de l'espace. Le carillon du beffroi, une initiative plus récente de l'association des Amis des Carillons, et financé par une souscription publique, égrène désormais, selon l'heure, l'Ode à la Joie ou le P'tit Quinquin, une touche folklorique pour un monument si solennel. Classé monument historique en 2016, l'édifice faillit connaître une reconversion en hôtel de luxe à la fin des années 2000, un projet finalement avorté. Il est depuis lors l'objet d'une restructuration visant à réintroduire des boutiques de luxe et des restaurants au rez-de-chaussée, un retour aux sources de la vision mercantile initiale, sous une forme plus contemporaine et raffinée. L'édifice, en somme, n'a jamais cessé de se réinventer, oscillant entre vocation institutionnelle pure et aspirations commerciales plus ou moins affirmées.