10, rue Charles-Floquet5, avenue Tuck-Stell, Rueil-Malmaison
Le Domaine de Vert-Mont, à Rueil-Malmaison, se présente moins comme une œuvre unifiée que comme un sédiment d'intentions successives, un palimpseste architectural où les aspirations d'époques distinctes se superposent sans toujours fusionner. Initialement connu sous le prosaïque nom de « domaine des Fossés », sa genèse est inextricablement liée à l'aura impériale avoisinante de Malmaison et Bois-Préau, un voisinage qui, dès l'origine, lui confère une certaine dignité, voire une ambition latente. C'est l'helléniste Gustave d'Eichthal qui, au milieu du XIXe siècle, assemble ces parcelles, y érigeant une première demeure. Un seul étage, un toit-terrasse : une sobriété qui contrastait sans doute avec les fastes néo-classiques ou éclectiques de l'époque. De cette première phase, subsiste la noble trace d'une terrasse consulaire, œuvre du paysagiste attitré de Joséphine, Louis-Martin Berthault, ancrage historique d'une élégance intemporelle, bien avant que l'incendie de 1870 ne vienne brutalement remodeler le destin du site. La véritable métamorphose survient avec l'acquisition par le financier américain Edward Tuck en 1898. Renommant le lieu « Vert-Mont », Tuck y déploie les ressources et les aspirations d'une fortune transatlantique à la recherche d'une légitimité esthétique européenne. Vers 1900, il commande un château « néo-Louis XVI », reprenant les fondations de l'édifice sinistré. Cette superposition est d'ailleurs lisible sur la façade : le rez-de-chaussée conserve les stigmates de l'ancienne structure, tandis que les étages supérieurs s'ornent de frontons triangulaires distincts, une composition qui révèle plus l'ajout que la synthèse stylistique parfaite. C'est l'archétype de ces réinterprétations historicisantes, prisées par une bourgeoisie opulente désireuse d'afficher une respectabilité ancrée dans la tradition française, mais avec le confort et les technologies de l'époque. Le détail du jardin d'hiver, ou « salle de verdure », ainsi que l'exubérance de la salle de bains, entièrement revêtue de faïence de Venise aux motifs végétaux, témoignent d'un goût pour l'ornementation raffinée et le luxe domestique. Le parc paysager, redessiné par Tuck lui-même – un détail qui révèle son implication personnelle – se ponctue d'édifices annexes au style régionaliste : écuries, orangerie, serres, et, plus pragmatique, une usine électrique, témoin d'une modernité sous-jacente qui ne détonnait pas encore dans l'esthétique pastorale mais fonctionnelle de l'ensemble. Edward Tuck, grand donateur au Petit Palais et homme d'affaires avisé, incarnait cette génération d'Américains qui, en France, cherchaient à fusionner l'efficacité du Nouveau Monde avec l'élégance de l'Ancien. Le XXe siècle, cependant, n'épargne pas Vert-Mont. Après la dévolution à sa nièce, le domaine subit l'occupation successive des forces allemandes, américaines puis britanniques durant la Seconde Guerre mondiale. Les rapports d'experts ne manquent pas d'une certaine ironie en attribuant aux Britanniques, avec 72% des dégradations estimées, la palme de la détérioration, un décompte presque sarcastique des vicissitudes historiques. La tentative, après-guerre, d'y établir un « Centre de coopération intellectuelle internationale » illustre cette volonté de pérenniser un idéal philanthropique, mais se heurte à la dure réalité de l'usage et de l'entretien, peinant à trouver sa pleine incarnation. Aujourd'hui, le Domaine de Vert-Mont, réduit à six hectares, a trouvé une vocation pérenne au sein de la Fondation Tuck, liée à l'IFP Energies nouvelles. Ironie du sort, ce qui fut la résidence d'un ethnologue et d'un financier s'est mué en un lieu dédié aux hydrocarbures et aux moteurs, un témoignage de la capacité d'adaptation du patrimoine. Protégé au titre des monuments historiques depuis 1994, et labellisé « patrimoine du XXe siècle », il demeure un objet d'étude singulier, dont la valeur réside moins dans une homogénéité stylistique que dans la riche stratification de ses usages et de ses interprétations. Un lieu qui, en somme, raconte moins une histoire linéaire qu'une succession de résurgences et de réaffectations, chacune ajoutant une couche à son énigmatique complexité.