120 boulevard de Rochechouart, Paris 18e
S'attarder sur la Cigale, au cœur du tumulte pigallien, révèle moins une œuvre architecturale unitaire qu'une sédimentation d'intentions et d'adaptations. Née en 1887 sur les vestiges d'un ancien bal, cette salle de café-concert incarne d'emblée la vocation du boulevard Marguerite-de-Rochechouart à l'entertainment populaire. Sa capacité initiale d'un millier de spectateurs la destinait aux revues, genre alors florissant, où la légèreté des compositions suppléait souvent à la profondeur. C'était un espace où l'architecture, loin d'être une fin en soi, servait de toile de fond mouvante à l'éphémère du spectacle. L'histoire de son enveloppe est celle de révisions successives, symptômes d'une quête perpétuelle d'actualité. Henri Grandpierre, en 1894, procède à un premier élargissement. L'ajout d'un plafond par Adolphe Léon Willette, figure du Montmartre fin de siècle, suggère une tentative d'infusion artistique dans un décor dont la fonction première était de divertir. Willette, maître de la caricature et du Pierrot lunaire, aurait sans doute apposé une patine d'esprit libertin, conférant à l'ensemble une gaieté parfois équivoque. Puis, en 1905, Lucien Woog orchestre un nouvel embellissement, redessinant la façade, vraisemblablement dans le style Art Nouveau ou un premier Art Déco naissant, signalant une volonté de modernité affichée. Ces interventions traduisent moins une vision d'architecte qu'une série de compromis financiers et esthétiques dictés par les impératifs commerciaux du spectacle vivant, où le prestige de l'enveloppe doit constamment être ajusté aux goûts du public. La scène de la Cigale a vu défiler la constellation des étoiles de l'entre-deux-guerres, de Mistinguett à Maurice Chevalier, avant d'accueillir des incursions plus singulières, telles les « soirées futuristes » de Jean Cocteau. Une parenthèse étonnante, où l'avant-garde tentait, non sans une certaine audace, d'infiltrer le bastion du divertissement de masse. L'édifice, après avoir été le théâtre de ces effervescences, connut une période plus prosaïque en se muant en salle de cinéma dès les années 1940, consacrée aux productions de série B, voire aux films de kung-fu, une reconversion qui, pour le moins, attestait d'une robuste adaptabilité structurelle, si ce n'est d'une ambition culturelle. La renaissance survient en 1987, sous l'impulsion de Jacques Renault et Fabrice Coat. Ce fut alors Philippe Starck, maître es provocations décoratives, qui fut chargé de la modernisation. Son intervention, emblématique de l'esthétique post-moderne de l'époque, a certainement consisté en un habillage audacieux, où le clinquant contemporain se juxtaposait aux vestiges des époques précédentes, sans toujours se soucier d'une harmonie vénérable. La salle polyvalente qui en résulta, capable d'accueillir des configurations multiples grâce à un astucieux système de plateforme hydraulique modulable, est une prouesse technique qui dénote une intelligence fonctionnelle remarquable, bien au-delà de la simple parure. Cette capacité à passer d'un parterre debout à une configuration assise, avec un sol s'inclinant à souhait, témoigne d'une réponse pragmatique aux exigences contemporaines du spectacle. Son inscription partielle aux Monuments Historiques en 1981, précédant de peu sa réinvention par Starck, souligne l'intérêt patrimonial de son vestibule et de sa salle, sanctuarisant ainsi une strate historique au sein des modifications. C'est le destin de nombreux lieux de spectacle : une mue constante, où chaque couche d'interventions superpose une époque, un goût, une contrainte. La Cigale demeure ainsi un palimpseste architectural, témoin des cycles éphémères de la culture populaire, une structure dont la pérennité réside moins dans une pureté stylistique que dans sa capacité à se réinventer sans jamais renier tout à fait les échos de ses vies antérieures.