9 rue Poquelin-Molière, Bordeaux
L'Hôtel Morel, parfois désigné Pichon-Longueville, et même Montméjan, s'élève rue Poquelin-Molière à Bordeaux, sur un site qui, par une curieuse ironie du destin, fut autrefois un jeu de paume, théâtre des pas de Molière en 1656. C'est en ces lieux, après un incendie et une acquisition par échange en 1727, que Jean Morel-Rigaudie, un homme de chiffres et de tailles, fit ériger cette demeure entre 1727 et 1730. L'édifice, aujourd'hui inscrit au titre des monuments historiques, offre une précieuse illustration de l'art de bâtir bordelais juste avant l'empreinte majeure de Jacques Gabriel. Il représente une forme d'élégance d'une époque, peut-être plus libre dans ses expressions, avant la systématisation d'un classicisme plus rigoureux. Disposé entre cour et jardin, le corps de logis principal, flanqué de deux ailes couvertes de toits à la Mansart, délimite une cour vaste et ordonnancée. Cette disposition typique des hôtels particuliers permettait une transition douce entre le monde extérieur, la rue, et l'intimité du foyer, avec une façade sur rue plus fermée protégeant un intérieur plus ouvert. La façade sur rue s'anime d'une terrasse bordée d'un balcon en fer forgé, dont les initiales "MR" rappellent sans détour le commanditaire, Morel-Rigaudie. Ce balcon repose avec une certaine prestance sur une voussure enveloppant une porte cochère, véritable pièce maîtresse de l'ensemble. La qualité de l'exécution se révèle dans les détails de cette porte. La menuiserie affiche une richesse peu commune : l'imposte est ornée d'un quadrillage finement sculpté de rosettes, tandis que les vantaux sont animés de mascarons, dont les coiffes plumeuses et les bossages confèrent une expression presque théâtrale à l'entrée. Le heurtoir, d'une ciselure remarquable, est l'œuvre d'artisans renommés tels que Jayler ou Darroux, figures de proue de la ferronnerie bordelaise du XVIIIe siècle. Ces éléments, loin d'être de simples ornements, témoignent d'un savoir-faire artisanal de premier ordre, où la maîtrise du fer et du bois atteint des sommets. À l'intérieur, dans l'aile est, un escalier s'élève, sa rampe en fer forgé constituant une nouvelle démonstration de l'excellence de cette ferronnerie d'art. L'hôtel, conçu pour abriter à la fois la résidence de Morel-Rigaudie et ses bureaux de receveur des tailles, illustre cette double fonction par une architecture qui, sans ostentation excessive, affirme une solidité et un raffinement certain. Il a traversé les siècles, voyant défiler une longue lignée de propriétaires, du baron de Cursol à la baronne Dudon, puis leurs héritiers, chaque transaction ajoutant une strate à son histoire sans altérer son essence architecturale. Ce bâtiment, moins flamboyant que certains de ses contemporains plus tardifs, conserve un charme discret, celui d'une époque qui posait les fondations du renouveau urbain de Bordeaux, marquant de son empreinte une page d'histoire locale avant les grands travaux qui allaient redéfinir la ville. Son inscription comme monument historique souligne cette valeur patrimoniale, discrète mais indéniable, témoignant de l'ingéniosité des bâtisseurs et de la sophistication des commanditaires d'un temps révolu.