108 rue d'Aubervilliers 5 rue Curial, Paris 19e
Il est toujours intrigant de constater comment la pragmatique rigueur de l'architecture industrielle du Second Empire fut mise au service des impératifs les plus singuliers de la vie urbaine. Ce vaste complexe du 104, rue d'Aubervilliers, initialement dédié au Service municipal des Pompes Funèbres, en est une illustration éloquente. Conçu en 1874 par Delebarre Debay et Godon, sous l'œil exercé de Victor Baltard, il arbore sans fard l'esthétique machiniste de son époque, empruntant aux gares et aux palais d'exposition ses vastes verrières, ses structures de fonte et de fer, et la sobriété fonctionnelle de sa brique. L'édifice, d'une ampleur comparable à la Place de la République, n'était rien moins qu'une machinerie gigantesque, orchestrant les derniers rituels de la capitale. Sa volumétrie, dominée par deux halles monumentales, était une réponse ingénieuse aux flux logistiques du deuil. Les façades sur rue, volontairement opaques, créaient une véritable césure, une sorte de 'black box' où l'extérieur s'effaçait au profit d'une intériorité concentrée sur l'ordonnancement funèbre. On y trouvait une dialectique fascinante entre l'ampleur des espaces et la nature intime et solennelle de l'activité, une sorte de théâtralité silencieuse, où chaque convoi représentait le dénouement d'un drame personnel. Les quais de déchargement, les cours anglaises, les écuries souterraines pour trois cents chevaux, le gigantesque stock de cercueils et les ateliers divers (menuiserie, tapisserie) témoignent d'une organisation d'une précision militaire, gérant quotidiennement jusqu'à 150 convois. Cette usine du dernier voyage fut un témoignage de la bureaucratisation de la mort, passant des mains de l'archevêché à celles de la municipalité après 1905, illustrant la sécularisation progressive de la société. Le bâtiment connut même des moments d'une gravité inattendue, comme lorsque, durant les guerres mondiales et coloniales, il accueillit les corps rapatriés, se muant en un lieu de recueillement national forcé, ou cette brève période d'autogestion en mai 68, où même les convois mortuaires continuaient d'être assurés, signe d'une absurde mais persistante nécessité. La fin du monopole municipal en 1993 marqua l'obsolescence de cette infrastructure. Sa reconversion en Centquatre, établissement public de coopération culturelle, par les architectes Marc Iseppi et Jacques Pajot de l'Atelier Novembre, est un geste architectural de rédemption. Les halles de la préparation mortuaire sont devenues des ateliers de création, les écuries souterraines des espaces événementiels. C'est une renaissance, une transformation des funèbres murmures en échos artistiques. Cependant, le début de cette nouvelle vie fut semé d'embûches, le Centquatre peinant à trouver son public, taxé par certains d'« anti-musée » coûteux et déconnecté de son quartier. Une ambition louable qui, comme souvent, a exigé du temps et des ajustements pour que le lieu trouve sa véritable vocation et son public. Un monument à la mémoire du passé, réinventé pour les incertitudes de l'avenir culturel.