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Ancien Couvent des Capucins

Ancien Couvent des Capucins

63, 65 rue de Caumartin, Paris 9e

L'Envolée de l'Architecte

L'enceinte qui abrite aujourd'hui le lycée Condorcet, au cœur du 9e arrondissement parisien, offre un cas d'étude remarquable de la plasticité architecturale et de la résilience institutionnelle face aux remous de l'histoire. Initialement conçu par Alexandre-Théodore Brongniart en 1781 pour les Capucins de la Chaussée-d'Antin, cet ensemble révèle une ordonnance classique, sobre, typique du néoclassicisme finissant de l'Ancien Régime. Brongniart, dont l'œuvre la plus emblématique demeure la Bourse de Paris, était un praticien du grand goût, soucieux d'une élégance dépouillée et fonctionnelle. Le cloître, avec ses galeries à colonnes, subsiste comme un noyau architectural préservé, un témoignage éloquent de la vocation monastique originelle, et établit une relation directe, quoique désormais scellée, avec l'église Saint-Louis-d'Antin adjacente. Cet agencement monastique originel, caractérisé par une intériorité ordonnée autour d'un vide central, a curieusement prêté à la reconversion en établissement scolaire, où la cour de récréation a succédé à la méditation. La Révolution, comme il se doit, transforma cet établissement ecclésiastique en bien national, puis en lycée dès 1803. Son existence fut dès lors une suite d'adaptations, parfois brutales. L'urbanisme haussmannien, implacable, rogna une partie de son jardin pour l'élargissement de la rue Saint-Lazare et le percement de la rue du Havre. En compensation, le lycée obtint une extension vers cette nouvelle artère, se dotant d'une façade d'apparat sur la rue du Havre, œuvre de Charles Le Cœur, bien postérieure à l'esprit de Brongniart et dont le style est celui de l'éclectisme de la seconde moitié du XIXe siècle. On y lit la marque d'une nouvelle ère, celle d'une façade urbaine plus démonstrative que la discrétion monacale originelle. L'établissement se voit ainsi doté d'une dualité singulière : un cœur classique et introspectif, et une périphérie plus mondaine, ouverte sur les flux de la ville moderne. Ce lycée, qui n'eut jamais d'internat — une particularité qui en fit le « grand lycée libéral » de la rive droite, prisé par une bourgeoisie progressiste désireuse d'un encadrement moins austère pour ses fils — fut également un caméléon nominal. Ses dénominations successives — Lycée de la Chaussée d’Antin, Impérial Bonaparte, Collège Royal de Bourbon, Lycée Fontanes, et finalement Condorcet — offrent un précis de l'histoire politique française du XIXe siècle, une sorte d'annuaire des régimes fluctuants. Cette valse des noms, loin d'être anecdotique, souligne la prééminence de l'État dans l'éducation et l'usage symbolique des institutions par le pouvoir en place. Son rôle fut notable durant la Troisième République, se profilant comme un vecteur d'intégration pour la bourgeoisie juive alors en ascension, notamment grâce à sa pédagogie réputée "ouverte et libérale", un contraste avec l'orthodoxie d'autres établissements. Cependant, la période de la Seconde Guerre mondiale dévoila une face plus sombre, où les lois antijuives eurent des conséquences tragiques, affectant professeurs et élèves, malgré des gestes de solidarité et une administration parfois "bienveillante", comme le note l'historien Pierre Albertini – une bienveillance paradoxalement impuissante face à la déportation. Le passage du Havre, pourtant jugé autrefois "lieu de dépravation", fut bien moins menaçant que le simple fait de fréquenter publiquement un lieu d'éducation. De cette histoire émerge un établissement d'enseignement qui, au-delà de ses métamorphoses physiques et nominales, a conservé une identité forte, marquée par l'excellence académique et une certaine audace intellectuelle, comme en témoigne son bref intitulé de "lycée Karl-Marx" en mai 68, ou l'accueil précoce des élèves féminines en classes préparatoires. Le Condorcet actuel, inscrit et classé monument historique pour partie, est une stratification d'époques, un palimpseste architectural et social où le faste néoclassique de Brongniart dialogue avec les nécessités urbaines du XIXe et les évolutions pédagogiques du XXe. Son "aquarium" du CDI, avec sa grande baie vitrée, symbolise peut-être cette tension perpétuelle entre l'intériorité studieuse et l'ouverture sur le monde extérieur, caractéristique d'un établissement qui, malgré les vicissitudes, a su maintenir sa place singulière dans le paysage éducatif parisien.