18, place Broglie, Strasbourg
La fonderie de canons de Strasbourg, édifiée en 1642, se déploie sur les vestiges complexes d'un ancien arsenal, lui-même constitué dès le XVe siècle, et intègre avec une pragmatique économie des éléments d'un couvent de Clarisses ainsi que des pans du mur d'enceinte médiéval. Ce réemploi, cette superposition des strates historiques, confère à l'édifice une identité moins celle d'une composition unifiée que celle d'une adaptation successive, d'une solution fonctionnelle ancrée dans un tissu urbain préexistant. Sa position privilégiée, derrière l'enceinte du XIIIe siècle, témoignait d'une logique défensive évidente, conférant à ce site une valeur stratégique indéniable. Avant le rattachement de la ville au royaume de France en 1681, cette fonderie incarnait une prospérité locale, produisant des armements qui furent, un temps, la fierté et le gagne-pain de Strasbourg. L'autonomie fut cependant éphémère. Avec la mainmise royale, la fonderie devint un instrument de la puissance centralisée, perdant sa substance locale au profit de la couronne. Les 270 pièces d'artillerie, symboles de cette richesse passée, migrèrent vers la capitale, laissant derrière elles un édifice dont la fonction perdurait mais l'esprit avait changé. C'est sous cette nouvelle égide qu'elle produira des pièces emblématiques, tel le Sompteux, canon de bronze dont la conception intégrait les avancées techniques de l'époque. Ces innovations, souvent pilotées par des ingénieurs et directeurs dépêchés par le roi, visaient une meilleure balistique et une plus grande fiabilité, marquant une modernisation de l'armement français. Sur le plan architectural, le bâtiment adopte une silhouette rectangulaire, sobrement fonctionnelle. Ses transformations initiales furent dictées par la nécessité d'accueillir les imposantes pièces d'artillerie après leur moulage, suggérant de vastes espaces intérieurs et des ouvertures de grande taille pour le mouvement et l'aération. Son pignon principal, élevé sur trois étages, n'offre qu'un semblant d'ordonnancement. Le portail d'entrée, sommé d'un fronton, se trouve encadré, non sans une certaine ironie formelle, par des enroulements ajoutés au XVIIIe siècle. Ces fioritures baroques, appliquées à une structure fondamentalement utilitaire, témoignent de cette volonté post-annexion d'habiller la fonction industrielle d'un apparat plus convenu, d'affirmer une autorité esthétique là où primait jadis l'efficacité brute. L'ensemble révèle ainsi un dialogue contrasté entre la robustesse des maçonneries destinées à soutenir les contraintes de la production de canons, et cette légère concession à l'ornementation d'époque. L'inscription aux monuments historiques en 1929 vient clore cette histoire mouvementée, reconnaissant non pas une beauté intrinsèque mais la pérennité d'un témoin de l'ingénierie et de l'histoire militaire de son temps.