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Tour Albert

Tour Albert

33 rue Croulebarbe, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

Paris, ville traditionnellement peu encline à la verticalité ostentatoire, a vu surgir à la fin des années 1950, au cœur du treizième arrondissement, un édifice qui se voulait un manifeste de modernité : la Tour Albert. Réalisée entre 1958 et 1960 par Édouard Albert, assisté de Robert Boileau et Jacques Henri-Labourdette, elle revendique le statut de premier gratte-ciel résidentiel de la capitale, une appellation qui, au regard des standards transatlantiques, prête à sourire, mais qui, dans le contexte parisien d'alors, témoignait d'une audace certaine. Son origine même est empreinte d'une certaine ironie urbaine. Initialement conçue comme la pierre angulaire d'un vaste projet de liaison piétonne, une passerelle devant enjamber les voies de la RATP pour relier la rue Croulebarbe à l'avenue de la Sœur-Rosalie, l'ambition fut contrariée par le refus de la Régie autonome. La tour se dresse donc, solitaire, comme le vestige d'une utopie de flux et d'élévation, son sixième étage, agrémenté d'un plafond peint par Jacques Lagrange, demeurant une terrasse publique avortée, témoignage mélancolique d'une vision jamais pleinement réalisée. L'intérêt de la Tour Albert réside avant tout dans son audace constructive. Édouard Albert y met en œuvre une ossature tubulaire en acier, creuse puis remplie de béton, une solution technique qu'il systématisera plus tard, notamment au campus de Jussieu. Cette structure n'est pas dissimulée ; au contraire, elle est célébrée, s'exprimant avec une clarté quasi didactique en façade. Les poteaux-tubes, ainsi que le double entrecolonnement longitudinal et le contreventement discret par croix de Saint-André, confèrent à l'ensemble une rigueur graphique qui est le cœur de son esthétique. La façade, un jeu d'alternance entre fenêtres et allèges, initialement translucides et aujourd'hui parfois remplacées, ainsi que les panneaux d'acier inoxydable, achèvent de composer une image d'une modernité à la fois austère et raffinée. On y perçoit une dialectique subtile entre la massivité structurelle et la légèreté des surfaces d'habillage, un équilibre entre le plein des éléments porteurs et le vide des baies vitrées. Longtemps tenue pour une singularité parfois incomprise dans le paysage haussmannien, l'œuvre d'Albert a connu une réévaluation notable. Son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1994, à l'initiative de sa propre fille, Anne Coutine, souligne une reconnaissance tardive de sa valeur patrimoniale. Aujourd'hui, bien au-delà de sa présence discrète dans le film « Plaire, aimer et courir vite », elle incarne un segment du modernisme parisien désormais prisé, ses appartements atteignant des cotes élevées, témoignant que l'élégance structurelle, même héritée d'une ambition urbaine inachevée, finit par trouver son public… et ses investisseurs.