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Église Saint-Nicolas-du-Chardonnet

Église Saint-Nicolas-du-Chardonnet

23 rue des Bernardins, Paris 5e

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, sise au cœur du 5e arrondissement parisien, offre d'emblée un paradoxe temporel. Son achèvement, officiellement daté de 1937, masque une gestation qui s'étire sur près de sept siècles, depuis une première chapelle du XIIIe, pour aboutir à un édifice dont la reconstruction majeure s'amorce au XVIIe. Cette chronologie décousue n'est pas sans incidence sur son ordonnancement et son identité, un palimpseste architectural plus qu'une œuvre unifiée. Son nom même évoque les origines rurales de ce "clos du chardonnet", rapidement urbanisé, englobé par l'enceinte de Philippe Auguste, et qui vit s'élever une première chapelle dédiée en 1230, en souvenir d'un sauvetage de mariniers sur la Seine, pour finalement devenir paroisse. Au milieu du XVIIe siècle, l'ancien édifice périclitant, la décision fut prise de le reconstruire. Contraint par l'étroitesse du site et la présence d'un séminaire à l'est, l'axe traditionnel est-ouest fut abandonné au profit d'une orientation nord-sud, une adaptation pragmatique plus qu'une audace conceptuelle. Le dessein fut confié, du moins en partie et pour la décoration, au peintre Charles Le Brun, figure majeure de l'art sous Louis XIV, par ailleurs paroissien et marguillier. Ce patronage illustre, sans pour autant garantir la célérité : l'édification s'échelonnera sur des décennies, jalon de compromis financiers et de reprises successives, avec l'aide de loteries royales. Le chœur fut engagé dès 1656, mais il fallut attendre 1716 pour voir la nef achevée et 1763 pour la voûte. Un signe des temps, l'archevêque Christophe de Beaumont refusa même, en 1768, de consacrer pleinement l'église, la jugeant incomplète en l'absence de façade digne de ce nom. Un réalisme, ou une obstination, somme toute remarquables. Le XIXe siècle, avec les transformations haussmanniennes, ne manqua pas non plus d'imprimer sa marque, Victor Baltard remaniant l'abside. Mais l'achèvement véritable de la façade principale, donnant sur la rue Saint-Victor, attendra le XXe siècle, entre 1932 et 1937, sous la direction de Charles Halley. C'est donc un édifice dont la silhouette définitive est plus jeune que nombre de ses contemporains parisiens, une sorte de modernité tardive s'appliquant à une structure classique, achevant ainsi une œuvre dont le début et la fin sont séparés par près de sept cents ans, un cas d'étude pour qui s'intéresse à la persévérance architecturale, ou à ses atermoiements. L'intérieur, toutefois, dissimule des fastes et des trésors dignes de son illustre mécène. La chapelle Saint-Charles Borromée, sépulture de Le Brun et de sa mère, constitue un écrin somptueux, où les œuvres d'Antoine Coysevox et de Gaspard Collignon témoignent d'un classicisme baroque raffiné, une sorte de manifeste intime au sein de l'édifice. Le mausolée de Jérôme Bignon, avec les figures allégoriques de Michel Anguier et le bas-relief de François Girardon, confirme cette floraison de talents. L'église abrite également des toiles de jeunesse de Noël Nicolas Coypel et le « Martyre de Saint Jean l'Évangéliste » de Le Brun lui-même, un témoignage précoce de sa maîtrise. Quant au grand orgue, son buffet de 1725, rescapé de l'église des Saints-Innocents, a traversé les siècles, restauré par des noms illustres comme Clicquot, et inauguré par des maîtres tels que Couperin, Balbastre ou Louis Vierne, dont le "Carillon de Westminster" a résonné en ces murs lors d'une restauration en 1927. Un destin musical remarquable pour un instrument d'emprunt, illustrant la capacité des édifices à s'enrichir des fragments d'une histoire urbaine en mouvement. Pourtant, au-delà de ces réminiscences classiques, l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet s'est inscrite dans une histoire plus contemporaine et plus agitée. Depuis le 27 février 1977, elle est devenue, par une occupation controversée et jugée illégale, le principal lieu de culte parisien du mouvement catholique traditionaliste, affichant une singularité ecclésiale notable. Cette situation, dénoncée par l'archevêché de Paris, a transformé l'édifice en un symbole, un point de ralliement pour une certaine frange de la société, et de l'extrême droite française. Son statut canonique demeure de fait en suspens, reflétant les tensions doctrinales qui traversent le catholicisme. Les obsèques de personnalités médiatisées, dont certaines liées à des courants politiques marqués, y ont par ailleurs conféré une visibilité médiatique particulière, au-delà de sa fonction spirituelle première.