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Château de La Roche-Guyon

Château de La Roche-Guyon

La Roche-Guyon

L'Envolée de l'Architecte

Le Château de La Roche-Guyon offre une singulière stratification architecturale, où l'édifice se fond et se révèle à même la falaise de craie, à l'aplomb de la Seine. Ses origines, ancrées dans la Préhistoire, se concrétisent à la fin du XIe siècle par un premier château troglodytique, verrou stratégique après le traité de Saint-Clair-sur-Epte. Suger le décrivit déjà comme une forteresse terrifiante, presque invisible, creusée dans la roche avec une "habitation d'une très vaste étendue" sous terre. C'est là, dans cet abri naturel, que la tradition situe un sanctuaire des premiers chrétiens, attesté par une nécropole mérovingienne. Au XIIe siècle, sous l'égide de Guy de La Roche, cette configuration se dédouble. Le château haut se dote d'un donjon circulaire imposant, aux murs épais de trois mètres, campé sur le plateau, ceint de deux chemises de défense. En contrebas, un château dit "d'en bas" émerge, visant un confort nouveau. Cette dualité, entre la robustesse rupestre et l'aspiration à la demeure, est un trait permanent de son histoire. La forteresse médiévale, réputée imprenable, fut le théâtre d'une résistance opiniâtre durant la Guerre de Cent Ans, face à Henri V d'Angleterre, avant que la châtelaine Perrette de La Rivière, d'un courage exemplaire, ne doive céder en 1419. Avec la Renaissance, le domaine des Silly opère une mue progressive. Le château délaisse sa vocation purement défensive pour s'ouvrir à la vie de cour, accueillant François Ier et Henri IV, témoignant de sa nouvelle stature résidentielle et de son poids économique par l'instauration de péages fluviaux. Le XVIIIe siècle marque l'apogée de cette transformation. Alexandre de la Rochefoucauld, puis sa fille, la duchesse d'Enville, y impulsent des aménagements considérables. Une entrée monumentale baroque est percée, de vastes écuries sont érigées par l'architecte Louis Villars, et deux pavillons signés Louis Devilliars enrichissent la cour. Le château devient un foyer des Lumières, où la duchesse d'Enville réunit philosophes et savants tels que Turgot et Condorcet, menant des expériences agricoles et politiques. Une anecdote fascinante est l'inauguration en 1768, sous le Grand Salon, d'un théâtre entièrement troglodytique, modeste mais luxueusement équipé, témoin rare de ces salles de spectacle privées du XVIIIe siècle. La Révolution, cependant, n'épargne pas le lieu : le donjon est partiellement arasé en 1793 pour empêcher son usage par les contre-révolutionnaires, ses pierres réemployées dans le village. Le XIXe siècle, chaotique pour ses successions, voit le château inspirer les lettres, avec les visites de Lamartine, qui y écrit une de ses Méditations poétiques, et de Victor Hugo. Ce dernier y déplorait en 1835 la disparition de ses souvenirs intimes, son ancien lit transformé en dessus de chaises. Fait moins glorieux, un propriétaire, Louis-François de Rohan-Chabot, fit brûler une partie de la bibliothèque de la duchesse d'Enville, expurgeant les ouvrages des Lumières. Le XXe siècle voit une période sombre, le château servant de quartier général à Rommel en 1944, avant d'être inutilement bombardé par les Alliés. Gravement endommagé, puis vidé de son mobilier historique par une douloureuse dispersion en 1987, il renaît aujourd'hui grâce à l'action publique et à des restaurations minutieuses, qui ont notamment permis le retour des tapisseries d'Esther. Le potager à la française et le théâtre troglodytique, dont la restauration est en cours, révèlent une fois de plus la richesse insoupçonnée de ce site, immortalisé aussi bien par Hubert Robert, Monet, et Braque que par la bande dessinée de Blake et Mortimer.