Mériel
L’abbaye Notre-Dame du Val, l’une des plus anciennes fondations cisterciennes d’Île-de-France, dès 1125, se présente aujourd'hui comme un témoin austère des ambitions monastiques médiévales et des aléas du temps. Sa position précoce, bien avant les fastueuses fondations royales de Royaumont ou Maubuisson, la situe dans une ère de relative pureté cistercienne, même si les réalités foncières et seigneuriales eurent tôt fait de tempérer les idéaux initiaux. Les moines, venus de Cour-Dieu, s’installèrent initialement dans une simplicité sommaire, une logique de défrichement et d’assainissement qui caractérise l’ordre, avant que les donations massives des seigneurs locaux, notamment Ansel Ier de l’Isle, ne consolident leur assise et ne permettent un vaste programme de construction dès 1156, grâce à une carrière offerte. Le site connut son apogée entre le XIIe et le XIIIe siècle, bénéficiant de la protection royale et des puissantes familles de L’Isle-Adam et Montmorency. La dérogation à la règle de Saint Bernard, interdisant les sépultures au sein des abbayes, témoigne de cette intégration pragmatique dans le tissu féodal. Des seigneurs furent inhumés ici, assurant des prières perpétuelles, leurs tombeaux rivalisant, dit-on, de beauté avec ceux de Saint-Denis, bien qu’aucune sépulture royale n’y reposât jamais. Ce fut aussi un lieu de passage pour des souverains, comme Philippe VI et Charles V, signes de son prestige. Cependant, la guerre de Cent Ans, puis la dérive des abbés et l’instauration de la commende au XVIe siècle, amorcèrent un lent déclin. Le premier abbé commendataire, Charles de Villiers de L'Isle-Adam, tenta un redressement disciplinaire et financier, mais sa mort ramena l'abbaye à ses errements, jusqu'à sa mise sous séquestre par Henri III et sa cession aux Feuillants. L’étendue du patrimoine foncier de l’abbaye, deux mille hectares répartis sur la Plaine de France, le Parisis et le Vexin français, avec de nombreuses granges exploitées par les frères convers, illustre la puissance économique de ces institutions. À Pontoise, un fief important avec des maisons, un hôtel et des celliers sur plusieurs niveaux, servait à entreposer les prélèvements en nature et offrait un refuge en cas de danger, une précaution bien nécessaire au Moyen Âge. La Révolution marqua un tournant brutal. Déclarée bien national, l’abbaye fut vendue en 1791 à un maître drapier. Mais la véritable tragédie architecturale survint en 1845, lorsqu'un entrepreneur parisien, M. Puteaux, la transforma en carrière de pierres destinées aux constructions des Batignolles. L’église, trois galeries du cloître et le palais abbatial du XVe siècle furent méthodiquement démantelés. Ce geste, d’une rentabilité finalement douteuse en raison des frais de transport, laissa derrière lui un ensemble en ruines, privé de son comble et de son âme. Du désastre subsiste le bâtiment des moines, un ensemble remarquable édifié entre la fin du XIIe siècle et 1230. Au rez-de-chaussée, les salles capitulaire, sacristie, parloir et la salle des moines s’ordonnent sous des voûtes sur croisées d’ogives. On remarque que le sol initial fut surélevé au XIXe siècle, facilitant une conversion en grange, altérant la perception originelle de l’espace. La salle capitulaire s’ouvrait sur la galerie nord du cloître, aujourd'hui reconstruite, par une porte encadrée de baies, surmontée de médaillons plus tardifs. Le parloir, avec ses voûtes aux nervures d’arête profilées en amande, offrait un passage du cloître au jardin. La vaste salle des moines, divisée en deux nefs par une rangée de colonnes, évoque l’activité studieuse de scriptorium, bien que ses verrières soient aujourd'hui murées. À l’étage, le dortoir des moines, bâti entre 1200 et 1220, demeure l’un des plus beaux exemples monastiques de France. Sa longue nef, divisée par une série de huit colonnes aux chapiteaux ornés de feuilles d’eau, s’étend sur dix-huit travées voûtées d’ogives, éclairées par deux niveaux de fenêtres. C’est là, à son extrémité sud-est, que se situait la chambre de l’abbé, transformée en bibliothèque au XVe siècle, lorsque l’abbé se permit un logis plus confortable, signe d’une certaine mondanité. Les vestiges d’anciennes carrières, converties en celliers et glacière au XIIIe siècle, ainsi que les pans de murs du moulin et de la porterie du XVIIIe siècle, complètent ce tableau d’une abbaye dont la fonction ne fut pas seulement spirituelle, mais aussi économique et pratique. Aujourd’hui, une association s’emploie à restaurer et à faire vivre ce patrimoine. L’abbaye, immortalisée par des films comme Jeux interdits et des clips musicaux, continue de projeter l’ombre de son passé, un passé où la pierre fut tour à tour instrument de foi, de pouvoir, puis de commerce, avant de devenir objet de mémoire et de contemplation.