47 rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e
L'appellation « Hôtel de Navarre », bien que consacrée par l'histoire et une plaque commémorative, recouvre aujourd'hui une réalité architecturale composite, éloignée de la splendeur médiévale qu'elle évoque. Plutôt qu'une entité unifiée, l'on découvre aux numéros 47 et 49 de la rue Saint-André-des-Arts le fruit de démembrements successifs et d'une réinterprétation, ou plutôt d'une réécriture, au fil des siècles. Ce site fut jadis un point d'ancrage royal, une résidence des rois de Navarre dès la fin du XIIIe siècle, accueillant des figures telles que Jeanne Ire, épouse de Philippe le Bel, puis les ducs d'Orléans, faisant de ces murs les témoins silencieux d'intrigues dynastiques et de la vie de cour avant même l'avènement du Louvre comme centre de gravité. On se souvient, non sans une pointe d'ironie rétrospective, que Louis XII y résida avant d'accéder au trône, une préfiguration modeste de destins royaux. Le sort de Jacques de La Guesle, impliqué malgré lui dans la tragédie de Henri III, souligne la proximité de ces lieux avec les tourments de l'État. Mais le temps, impitoyable architecte, ne ménage rien. La propriété, originellement étendue, fut scindée en 1640, engendrant les entités qui nous intéressent davantage sur le plan bâti : l'hôtel de Châteauvieux au 49 et l'hôtel de Vieuville au 47. C'est en 1728 que ces façades prirent l'ordonnance que l'on observe, s'inscrivant dans le style Louis XV, où la légèreté naissante de la rocaille commençait à se substituer à la gravité du Grand Siècle. L'hôtel de Villayer, également connu sous le nom d'hôtel de Vieuville, au numéro 47, offre un spécimen intéressant de cette époque. Son portail, inscrit aux monuments historiques, se pare d'un fronton entrecoupé, flanqué de pilastres à refends qui structurent l'ouverture sans l'alourdir. Un mascaron à tête de faune, discrètement enlacé de lierre, préside à l'entrée, tandis que les consoles et le tympan se parent de motifs de coquillages et de végétaux, exubérants sans verser dans l'excès, caractéristiques du goût « rocaille ». L'initiale composition de cette façade privilégiait une lecture horizontale, avec un unique étage noble souligné par corniches et bandeaux, une manière d'afficher une certaine retenue tout en ménageant de belles proportions. Au fond de la cour, l'on distingue une rotonde discrète, couronnée d'une coupole, un agencement qui offrait sans doute un espace intime et singulier, loin du tumulte urbain. Il convient toutefois d'observer que cette harmonie originelle fut perturbée par des interventions ultérieures. Les trois étages supérieurs de la façade, de par leurs lignes verticales plus affirmées, leurs fenêtres étroites et leurs guirlandes de laurier, trahissent une altération postérieure, probablement du XIXe siècle. Une superposition stylistique qui témoigne d'une adaptabilité pragmatique plutôt que d'une vision architecturale cohérente. Quant aux dessus-de-portes de François Boucher mentionnés, leur évocation seule suffit à imaginer une richesse décorative intérieure aujourd'hui disparue, supplantée par la prosaïque succession des usages. Ce lieu fut un microcosme de la vie parisienne. Réuni à nouveau en 1738 sous la bannière du comte de Villayer, il fut ensuite le théâtre de mutations sociales. L'installation du Salon de la Correspondance de Palin de la Blancherie à la fin du XVIIIe siècle, une initiative ambitieuse visant à rivaliser avec les salons plus établis, révèle une tentative d'intellectualisation et de démocratisation culturelle avant l'heure. Plus tard, le notaire François Brichard y tint son étude, accueillant une clientèle prestigieuse, avant que le tumulte révolutionnaire ne le rattrape, témoin funeste des caprices de l'histoire. Ses biens, comme tant d'autres, furent dispersés après son exécution. De l'hôtel princier médiéval à l'école de psychologie du début du XXe siècle, en passant par les élégances du rocaille et les convulsions révolutionnaires, l'hôtel de Navarre, ou plutôt ses successeurs, représente un palimpseste urbain. Ses façades refaites et rehaussées sont la discrète cicatrisation d'une histoire longue et souvent chaotique, où chaque pierre, chaque ferronnerie, chaque mascaron raconte non pas une, mais plusieurs vies. Un monument qui, au-delà de son esthétique, offre une lecture sédimentée de l'évolution des usages et des fortunes, souvent bien plus éloquente que la seule célébration d'un style.