Avenue de l'Observatoire, Paris 6e
L'alignement rigoureux sur le méridien de Paris confère à la Fontaine des Quatre-Parties-du-Monde, souvent réduite à l'appellation populaire de « Fontaine Carpeaux », une dignité qui dépasse la simple parure urbaine. Érigée entre 1867 et 1874, cette œuvre hybride s'inscrit pleinement dans la mégalomanie organisatrice du Second Empire, commanditée par l'incontournable baron Haussmann. Elle se voulait une porte majestueuse, un signal grandiloquent annonçant le jardin du Luxembourg et dialoguant, non sans un certain didactisme, avec l'Observatoire voisin dont elle prolonge thématiquement l'ambition scientifique. L'architecture proprement dite, l'ordonnancement du bassin, des jeux d'eau et du piédestal monumental, échoit à Gabriel Davioud, dont la sobriété structurelle, quoique fondamentale, se trouve souvent éclipsée par l'exubérance sculpturale qui la couronne. Carpeaux, en effet, en tant que sculpteur officiel de Napoléon III, jouissait alors d'une aura considérable, et son groupe central, d'une vitalité indéniable, s'est imposé dans la conscience collective. Au centre, quatre figures féminines, à la musculature affirmée, s'arc-boutent pour soutenir une sphère céleste ornée des signes du zodiaque. Elles incarnent L'Afrique, L'Amérique, L'Asie et L'Europe : une géographie certes ambitieuse, mais incomplète, l'Océanie ayant été omise, invoquant, de manière assez commode, des raisons d'équilibre et d'harmonie, ou peut-être une connaissance encore fluctuante de ses contours. Carpeaux, maître incontesté du mouvement et de la torsion anatomique, livre ici une composition à la limite de la convulsion. Cet enchevêtrement des corps, loin de plaire à tous ses contemporains, fut jugé par certains comme une licence excessive, une rupture avec une bienséance académique, traduisant une énergie presque baroque qui heurtait les sensibilités plus contenues de l'époque. Le détail de la chaîne brisée à la cheville de L'Afrique, sur laquelle L'Amérique semble peser, est un rappel poignant, et non sans une certaine ambivalence, de l'abolition de l'esclavage, alors encore inachevée dans le monde. C'est un engagement social qui s'infiltre discrètement dans la pompe impériale. Autour de cette œuvre maîtresse, d'autres talents furent sollicités : Emmanuel Frémiet peupla le bassin de ses chevaux marins et créatures aquatiques en bronze, tandis qu'Eugène Legrain signa la sphère zodiacale et Louis Villeminot les guirlandes ornant le piédestal. L'ensemble, fondu par les Thiébaut Frères, est une véritable symphonie de savoir-faire, orchestrée pour magnifier l'axe urbain. Inscrite aux monuments historiques, cette fontaine est davantage qu'un simple ornement : elle est le miroir des ambitions artistiques et urbanistiques d'une époque, un témoignage éloquent de la propension du Second Empire à concilier science, art et prestige avec une grandiloquence assumée, dont le public parisien conserve, depuis, une affection ambivalente.