29 boulevard de la Libération, Saint-Denis
Au 72, rue Charles-Michels à Saint-Denis, se dresse une modeste mais significative illustration d'un moment charnière de l'histoire des matériaux de construction : la maison de François Coignet. Édifiée entre 1853 et 1855, elle ne frappe pas l'observateur par une exubérance formelle, mais par la discrétion d'une innovation qui allait transformer le paysage bâti. C'est ici, en effet, que l'on trouve la première occurrence française d'une construction domestique en béton aggloméré, coulé sous forme de pisé dans des coffrages – un procédé dont l'apparente simplicité masquait une révolution industrielle et économique. Son rôle de pionnière, souvent méconnu, en fait un jalon essentiel, bien que d'une esthétique des plus pragmatiques. Le plein y domine, naturellement, par la nature même du procédé, imposant une massivité que seule l'ingéniosité technique parvenait à alléger. La dialectique intérieur/extérieur se résume à une enveloppe efficiente, sans fioritures superflues. Coignet, cet industriel lyonnais avisé, s'était implanté à Saint-Denis en 1851, flairant les opportunités d'un marché parisien en pleine expansion. Loin des élégances haussmanniennes en gestation, il s'intéressait aux fondements moins glorieux, mais plus lucratifs, du bâtiment. Sa méthode ? Une adaptation ingénieuse du pisé traditionnel du sud-est français, décrit par Cointereau, mais substituant la terre crue à un mortier de mâchefer. Ce dernier, un mélange de cendre de houille, de chaux et de scories, déjà théorisé par des esprits pragmatiques comme Vicat, fut ici malaxé avec de l'eau et compacté avec une énergie certaine pour former un « béton compact » ou « aggloméré ». L'étonnement de Coignet face à la qualité du matériau obtenu, rapporté par l'histoire, est presque charmant dans sa naïveté industrielle, révélant une mentalité davantage préoccupée par l'efficience que par l'expression artistique. L'architecte Théodore Lachez fut donc chargé de concevoir pour Coignet une demeure, somme toute conventionnelle dans ses lignes, mais radicalement novatrice dans sa substance. La maison, l'usine attenante, même l'égout et le mur de terrasse, témoignent de cette expérimentation du « béton pisé, moulé et massivé ». Le brevet déposé en 1854 pour ce « béton économique » résume parfaitement l'intention : il s'agissait de construire vite et à moindres frais. L'économie, comme l'attestait le rapport d'Émile Gilbert en 1857 suite à la visite d'une commission d'architectes présidée par nul autre que Henri Labrouste, résidait non seulement dans l'emploi de matériaux réputés de « peu de valeur », mais aussi dans le remplacement des ouvriers qualifiés par de simples « manœuvriers ». Une vision de l'efficacité qui n'était pas sans implications sociales, mais dont l'ingéniosité technique fut difficilement contestable. Cette innovation, si elle n'a pas immédiatement fait l'unanimité – le béton souffrait alors du dénigrement propre aux matériaux utilitaires face à l'hégémonie de la pierre et du bois – posait les jalons d'une nouvelle ère. Elle préfigurait l'avènement du béton armé qui, quelques décennies plus tard, allait bouleverser l'architecture et l'ingénierie, tirant le meilleur parti des propriétés de cette substance agglutinante. Ironie du sort, cette pierre angulaire de l'histoire du bâtiment, inscrite aux Monuments Historiques depuis 1998 et classée plus récemment en 2024, connaît une lente dégradation. Sa protection, si elle évite la destruction immédiate, n'a pas suffi à garantir sa pérennité. Elle se détériore avec une pernicieuse lenteur, offrant un contraste saisissant avec la prompte rénovation des logements ouvriers de l'entreprise Coignet, construits en 1870 et eux aussi protégés. Une négligence qui, au-delà de l'anecdote, pose la question de la hiérarchie des valeurs patrimoniales, ou peut-être simplement celle des impératifs économiques qui continuent de modeler, ou de dégrader, notre environnement bâti.