Voir sur la carte interactive
Le Grand Rex

Le Grand Rex

35 rue Poissonnière 5 boulevard Poissonnière, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

Le Grand Rex, ce paquebot des boulevards parisiens, s'est imposé dès les années trente comme un manifeste architectural de l'ère du spectacle grand public, un édifice où l'audace formelle se mesurait à l'ingéniosité technique, voire à une certaine économie de moyens masquée par l'opulence. L'initiative de Jacques Haïk, producteur et distributeur avisé que l'on surnommait le « roi des cinémas », visait à ériger non pas un simple lieu de projection, mais un véritable temple dédié à l'illusion, un projet qui, par son gigantisme et son esthétique Art déco, répondait à la soif d'évasion d'une époque en pleine mutation. Son nom même, emprunté au latin, souligne une ambition presque monarchique de la culture populaire. Conçu par l'architecte Auguste Bluysen et l'ingénieur John Eberson, avec la contribution du sculpteur Henri-Édouard Navarre pour la façade et Maurice Dufrène pour la décoration intérieure, le Rex fut dès l'origine une proposition singulière. L'idée maîtresse résidait dans la création d'une « salle atmosphérique », un concept alors en vogue outre-Atlantique, où des cités fantasmatiques prenaient vie sous des ciels factices. Ici, la grande salle déploie une ville « méditerranéo-antique » en relief, un décor exotique qui, sous une voûte étoilée culminant à plus de trente mètres, promettait de transporter le spectateur loin de la grisaille parisienne. Une prouesse illusionniste, où l'artifice du décor pallie l'absence de lumière naturelle, créant une dialectique intrigante entre l'intérieur confiné et l'illusion d'un plein air grandiose. La façade elle-même, avec sa tour à trente-cinq mètres, arborait une lanterne d'angle qui n'était, en vérité, qu'un savant treillis métallique habilement projeté de mortier de ciment, révélant la capacité à produire un effet monumental avec une ingéniosité structurelle manifeste. Récemment restaurée, elle a retrouvé ses teintes champagne, ivoire et crème d'origine, rendant ainsi hommage à son intention première. Lors de son inauguration en décembre 1932, le « Rex » affichait une capacité de 3 300 places, une légère révision à la baisse par rapport aux 5 000 initialement envisagées par Haïk. Louis Lumière, en personne, honorait cette soirée inaugurale, signe de la reconnaissance de ce nouveau monument à l'art cinématographique. Le Figaro de l'époque soulignait d'ailleurs l'impératif pour les exploitants de l'après-parlant de créer une « expérience » pour fidéliser un public en quête d'exotisme et de grandeur. L'histoire du Grand Rex est jalonnée de rebondissements, loin de la linéarité triomphante que l'on pourrait imaginer. Durant l'Occupation, il fut réquisitionné en « Soldatenkino », un usage prosaïque pour une architecture si singulière, allant jusqu'à diffuser les horaires de trains durant les projections. Une fresque d'Henri Mahé, figurant Charlie Chaplin, dut être censurée et le personnage transformé en clown, par souci de conformité idéologique – un détail significatif de la fragilité de l'art face aux contingences politiques. Ce n'est qu'avec la pandémie de Covid-19 que l'original fut redécouvert, près de huit décennies plus tard. Après la Libération, le Rex s'est adapté sans cesse, intégrant des attractions qui allaient bien au-delà de la simple projection filmée. Si l'attraction « Le Miroir de Neptune », avec ses nageuses évoluant dans un bassin transparent, fut un échec retentissant en 1953, l'ingénieuse « Féerie des eaux », lancée l'année suivante, s'imposa comme un classique annuel. Ces geysers lumineux et musicaux, capables de projeter 3000 litres d'eau à vingt mètres de hauteur, furent l'incarnation même de ce spectacle total recherché par le lieu. L'installation d'un escalier mécanique en 1957, une première pour un cinéma européen, témoigne également de cette quête constante d'innovation et de confort, inauguré, pour l'anecdote, par Gary Cooper et Mylène Demongeot. Le Grand Rex, classé monument historique depuis 1981, n'a jamais cessé d'évoluer sans jamais altérer sa salle principale, contrairement à tant d'autres complexes. Le « Grand Large », un écran de près de 280 m², fut installé en 1988, faisant de lui le plus grand écran d'Europe en salle, hors IMAX, inauguré par « Le Grand Bleu » de Luc Besson avec une fréquentation record. Aujourd'hui, avec ses parcours immersifs « Rex Studios » et la récente « Salle Infinite », dotée des dernières technologies et de deux kilomètres de leds, le Grand Rex démontre une remarquable capacité de résilience et d'adaptation. Il demeure ce lieu paradoxal où l'héritage d'un Art déco spectaculaire rencontre les exigences d'une industrie cinématographique en perpétuelle mutation, un vaisseau amiral qui continue de naviguer sur les flots du divertissement populaire, célébré mondialement pour sa singularité.