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Cabaret du Père Lunette

Cabaret du Père Lunette

4 rue des Anglais, Paris 5e

L'Envolée de l'Architecte

Au cœur du cinquième arrondissement parisien, la façade écarlate du Cabaret du Père Lunette impose une rupture chromatique brutale au numéro quatre de la rue des Anglais. Construite sous la monarchie de Juillet, cette étroite boutique de trente-trois mètres carrés illustre parfaitement la densification urbaine de l'époque. L'espace intérieur se caractérise par une compression extrême. Une devanture rougeoyante, surmontée d'une immense enseigne en forme de lunettes, marque la transition radicale entre l'espace public de la rue et l'intimité moite des bas-fonds. La distribution spatiale s'organise autour d'une dualité très marquée entre l'avant et l'arrière du bâtiment. Dès l'entrée, le visiteur se heurte à la matérialité froide d'un grand comptoir en zinc. Ce premier volume, chauffé par un modeste poêle à charbon, sert de zone de filtrage. Une simple cloison vitrée sépare cette antichambre bruyante d'une arrière-boutique beaucoup plus secrète, surnommée le Sénat. Cette paroi de verre crée un jeu de transparence et de mise à distance. Elle isole les habitués tout en laissant filtrer la lumière blafarde d'une cour arrière où le soleil ne pénètre jamais. Le contraste entre le plein des murs aveugles et le vide de cette cour exiguë accentue le sentiment d'enfermement. L'intérêt majeur du lieu réside dans le traitement de ses surfaces murales. À défaut d'une architecture grandiose, les tenanciers ont laissé les murs se couvrir de fresques vernaculaires d'une rare intensité. Des bohèmes, souvent payés en alcool, ont transformé la salle du fond en une galerie de caricatures politiques et de scènes sociales. On y trouvait des portraits de personnalités républicaines, de figures anarchistes comme Louise Michel, et des représentations crues de la faune locale. Ces peintures murales civiles, antérieures à la Première Guerre mondiale, constituent une exception patrimoniale parisienne. Elles transcendent la pauvreté des matériaux pour offrir une véritable chronique sociale gravée dans le plâtre. Ce lieu exigu attirait paradoxalement les plus grands noms de son époque. L'établissement était une étape incontournable de la fameuse tournée des grands ducs. Des membres de la noblesse européenne, dont le futur roi Édouard Sept d'Angleterre, venaient s'y encanailler pour observer la misère parisienne depuis le confort d'une banquette en bois. La force évocatrice du lieu a également nourri la littérature française. Émile Zola y aurait puisé une partie de l'atmosphère ténébreuse de son roman l'Assommoir. Une rumeur tenace et poétique affirme même que le jeune Arthur Rimbaud, hypnotisé par la lumière traversant les bouteilles d'alcool colorées alignées derrière le zinc, y aurait trouvé l'inspiration de son célèbre poème Voyelles. Fermé au début du vingtième siècle puis noyé sous la grande crue de la Seine en mille neuf cent dix, le cabaret a longtemps sombré dans l'oubli. Ce n'est qu'à l'aube de l'an deux mille qu'une campagne de restauration providentielle a permis d'excaver ces fresques sous des couches de papier peint. Aujourd'hui, l'ancienne taverne abrite un éditeur indépendant. La lumière éclaire de nouveau les visages peints de l'ancien temps, offrant une seconde vie à ce chef-d'œuvre de l'architecture populaire parisienne.