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Ancienne usine des cafés Patin

Ancienne usine des cafés Patin

8 rue de Lévis, Paris 17e

L'Envolée de l'Architecte

L'ancienne usine des cafés Patin, sise au 8 de la rue de Lévis, se signale d'emblée par une façade où perdure l'inscription énigmatique « CAFÉS E. PATIN, MON FÉE EN 1840 ». Ce charmant anachronisme, vestige d'une orthographe surannée ou d'une singularité publicitaire, est le premier indice d'une stratigraphie urbaine fascinante, où les fonctions et les esthétiques se sont superposées avec une détermination toute parisienne. Avant d'accueillir les effluves de la torréfaction, cet emplacement fut, dès 1810, le théâtre d'un cabaret d'une ampleur considérable, capable d'accueillir jusqu'à cinq mille âmes. Une sorte de forum populaire avant la lettre, que les cafés Patin, fondés en 1840, ne tardèrent pas à transformer en un lieu prisé pour les meetings politiques. Il est savoureux d'imaginer, au sein de ce même espace, l'âpre dialogue entre l'agitation sociale et l'impératif commercial. En 1884, l'édifice connut un épisode mémorable en hébergeant un meeting houleux de Louise Michel et du groupe anarchiste La Panthère des Batignolles, dont la clôture fut assurée, avec une certaine brutalité, par les forces de l'ordre. Une ironie de l'histoire que cette coexistence forcée entre la promotion du grain de café et la subversion de l'ordre établi. C'est entre 1885 et 1889 que l'ingénieur ou architecte Étienne Gillet érigea ici l'usine de torréfaction, flanquée de son magasin de vente. On peut supposer une architecture de service, dépouillée, où le fonctionnalisme industriel dictait l'ordonnancement. Des matériaux bruts, probablement la brique et le métal, conféraient à l'édifice cette robustesse propre aux manufactures de la fin du XIXe siècle, une esthétique vernaculaire industrielle loin des fastes de l'Opéra Garnier, mais essentielle à la vitalité économique de la capitale. La volumétrie de l'usine devait privilégier de grands volumes pour les machines, avec des percements généreux pour l'éclairage et la ventilation, constituant un contrepoint net à la trame résidentielle environnante. L'évolution la plus symptomatique survient en 1906, lorsque Charles Gillet, vraisemblablement dans une quête de respectabilité bourgeoise, entreprend de raser les constructions sur rue pour y édifier un immeuble de facture haussmannienne. Cette greffe, plutôt qu'une rupture, marque un compromis financier et esthétique caractéristique : dissimuler les activités industrielles ou commerciales derrière un paravent de pierre de taille et d'ordonnancement classique, intégrant ainsi le labeur à la morphologie urbaine sans l'afficher ostensiblement. L'intérieur fonctionnel se trouvait alors enveloppé d'une façade conventionnelle, un dialogue intéressant entre le pragmatisme commercial et les exigences de la *bien-séance* parisienne. Après avoir cessé ses activités en 1987, l'usine fut transformée en appartements dans les années 1980, un destin fréquent pour nombre d'édifices industriels du périmètre parisien, signe d'une dé-industrialisation progressive et d'une réaffectation du bâti. Cette domestication finale ne retire rien à son inscription, plus récente, au titre des monuments historiques en 2021. C'est une reconnaissance tardive mais juste d'un palimpseste urbain qui, sous ses multiples strates, continue de raconter une histoire parisienne, celle de la production, de l'agitation sociale et de la constante mutation architecturale, loin de toute grandiloquence, mais avec une éloquence certaine pour qui sait l'observer.