99, 101 rue de Charonne Impasse Bon-Secours, Paris 11e
L'inscription, tardive, des vestiges du prieuré des Bénédictines du Bon-Secours au titre des monuments historiques en 1973, signale moins la préservation d'une entité cohérente que la reconnaissance fragmentaire d'un passé riche et turbulent. Ce qui fut, dès 1648, un vaste établissement monastique fondé par Claude de Bouchavanne – et dont l'on retient, non sans une certaine distance, qu'il accueillait volontiers les épouses enfermées sur requête maritale, dévoilant ainsi une facette moins dévote de son utilité sociale – ne subsiste aujourd'hui que par quelques façades, sur rue et sur cour, et des parquets de marqueterie, témoins émouvants d'une splendeur oubliée. L'emprise originelle de ce prieuré, s'étendant de la rue de Charonne à l'impasse Bon-Secours, avec des jardins déployés jusqu'à l'actuelle rue Mercœur, révèle l'ampleur d'une propriété religieuse typique de l'Ancien Régime, avant que les ciseaux de l'urbanisme haussmannien, ou pré-haussmannien, ne viennent lacérer son tissu pour y tracer de nouvelles artères comme le boulevard Voltaire et les rues avoisinantes. Entre 1770 et 1780, l'architecte Victor Louis, dont l'on connaît la rigueur et la grandeur classique du Grand Théâtre de Bordeaux, fut mandaté pour des réparations et agrandissements. Sa patte, synonyme d'une élégance proportionnée et d'une conception rationnelle de l'espace, dut sans doute apporter une nouvelle dignité à l'ensemble. Il est piquant de constater que le porche même de Victor Louis fut, dans une indifférence assez déconcertante, démoli en 1971, peu avant que le site ne fût enfin classé – une ironie mordante sur la temporalité de notre conscience patrimoniale. La Révolution, comme il se doit, fut le grand catalyseur de sa métamorphose. Fermé en 1790 et déclaré bien national, le couvent connut une réaffectation radicale. En 1802, il fut la toile de fond d'une transformation des plus singulières : les industriels Richard et Lenoir y installèrent une filature de coton. Cette conversion, du cloître à la manufacture, illustre avec force la logique utilitaire du XIXe siècle naissant, désireux d'affranchir la France des importations anglaises. La scène où Napoléon Ier, en 1810, y décerne la Légion d'honneur à Richard-Lenoir, observant avec un humour grinçant que « le fabricant a été plus heureux que l'empereur » dans sa guerre contre l'industrie anglaise, est une anecdote éclairante sur l'esprit du temps, où l'économie prenait le pas sur les symboles religieux. Le lieu continua sa destinée séculière, devenant tour à tour une école des arts industriels en 1832, un hospice en 1846, puis la propriété de la Ville de Paris en 1848, et même une église protestante en 1863. La description des dégradations du XXe siècle, culminant avec la démolition de la chapelle en 1937, puis du porche de Victor Louis en 1971, révèle une trajectoire de spoliation progressive avant une reconnaissance parcellaire. Les quelques façades et parquets en marqueterie restants, désormais classés, sont les derniers narrateurs d'une histoire complexe, faite de dévotion, de contrainte sociale, d'ingéniosité industrielle et, finalement, d'une résilience forcée face aux assauts de l'urbanisation. Recevoir un Prix de ravalement est certes une attention louable, mais l'on ne peut s'empêcher de sourire à la mention des « afficheurs hors la loi » qui, même près d'un site classé, continuent d'écrire une autre histoire, éphémère et irrévérencieuse, sur les murs qui ont survécu.