29 rue Chai-des-Farines 26 place du Palais, Bordeaux
L'hôtel Journu, discrètement inscrit dans l'angle aigu de la place du Palais, ne s'impose pas par une exubérance architecturale, mais plutôt par une affirmation sereine de la prospérité bordelaise du XVIIIe siècle. Cet édifice, élevé entre 1760 et 1770, est un témoignage matériel de l'ascension sociale et financière de Claude Journu, un négociant dont la trajectoire illustre la dynamique économique de la ville portuaire. Parti d'une modeste épicerie rue de la Rousselle, Journu, par le commerce des denrées coloniales et l'industrie sucrière – allant jusqu'à posséder sa propre raffinerie –, accumula une fortune suffisante pour édifier cette demeure, emblème d'une réussite où le pragmatisme commercial se mêlait aux aspirations mondaines. L'architecture, somme toute, se veut un compromis éloquent entre la dignité Louis XVI et quelques réminiscences du rocaille. Les lignes épurées, la sobriété générale des façades de pierre, sont tempérées par la délicatesse curviligne des ferronneries. On observe notamment l'encorbellement du balcon sur trompe qui se déploie avec une certaine fluidité le long du bel étage, un dispositif dont la complexité structurelle est habilement dissimulée par l'élégance de son tracé. Le garde-corps, quant à lui, est une pièce de ferronnerie remarquable, orné de motifs d'arabesques et affichant, dans un médaillon discret à l'angle, les initiales entrelacées de Claude Journu, comme une signature apposée avec une retenue calculée. Les ouvertures, encadrées de moulures fines et dotées d'une agrafe centrale, rythment la façade sans emphase superflue. Les angles du bâtiment sont, avec une certaine rigueur, soulignés par une chaîne de pierre en saillie, renforçant l'impression de solidité et de permanence. Cet hôtel particulier n'était pas uniquement une résidence familiale pour une descendance nombreuse – Claude Journu eut, dit-on, au moins dix-huit enfants –, mais aussi un centre névralgique pour ses affaires. Le rez-de-chaussée, avec sa robuste disposition, était dévolu au stockage des marchandises venues du port ou de l'arrière-pays, tandis que l'entresol abritait les bureaux du comptoir. Cette organisation spatiale révèle la fusion entre la sphère privée et l'activité commerciale, l'habitation servant de vitrine à l'entreprise. La face obscure de cette opulence est moins visible dans la pierre que dans les archives. La société Journu Frères, sous la houlette des héritiers de Claude, Bernard et Bonaventure, amplifia la puissance commerciale familiale, au prix toutefois d'une participation active à cinq expéditions négrières entre 1787 et 1792. Ce détail historique jette une lumière particulière sur l'origine d'une partie de la fortune qui permit l'édification et l'entretien de telles demeures. L'inscription aux Monuments Historiques, en 1964, a certes reconnu la valeur architecturale de l'édifice, mais elle ne saurait occulter la complexité morale des fortunes bâties à cette époque. L'hôtel Journu demeure ainsi, au-delà de ses agréments esthétiques, une pierre angulaire pour appréhender la dimension multifacette de l'histoire bordelaise.