6, quai Kléber, Strasbourg
L'immeuble sis au numéro six du quai Kléber, à Strasbourg, se signale d'abord par sa position stratégique. Il occupe l'angle avec la rue de Sébastopol, face au pont de Paris, offrant une proue urbaine non dénuée d'une certaine théâtralité, si l'on ose ce terme pour une architecture de cette nature. Son édification, probablement aux confins du XIXe et du XXe siècle, période d'intense mutation urbaine pour Strasbourg, s'inscrit dans une phase où l'on cherchait à concilier une robustesse bourgeoise avec les exigences d'une façade moderne et représentative. Il n'est pas l'œuvre d'une audace singulière, mais plutôt la synthèse réussie, ou du moins l'illustration fidèle, d'un vocabulaire architectural alors en vogue. La façade, d'une composition d'une rigueur que certains jugeront fonctionnelle et d'autres austère, articule ses niveaux par un jeu de baies régulières, tantôt en plein cintre au rez-de-chaussée, tantôt à linteau droit aux étages supérieurs. Les matériaux employés — un grès des Vosges, peut-être, pour le soubassement, et une pierre de taille plus claire, ou un enduit soigné, pour les niveaux supérieurs — témoignent d'une recherche de pérennité et d'une certaine dignité. L'expression du volume se manifeste par des percements qui dessinent un rythme vertical, équilibré par la légère saillie des balcons aux garde-corps en ferronnerie, d'une facture sobre, sans extravagance rococo. Le rapport entre le plein de la maçonnerie et le vide des ouvertures s'établit selon une proportion classique, conférant à l'ensemble une stabilité visuelle appréciable. Il fut, dit-on, un temps le siège d'une modeste compagnie de navigation fluviale, profitant ainsi de sa proximité avec les quais. Cette vocation originelle, mêlant l'activité commerciale et la résidence, est assez représentative de cette époque où l'on ne distinguait pas toujours avec la même acuité nos catégories d'usages contemporaines. L'inscription de cet immeuble au titre des monuments historiques en 1990 n'a pas nécessairement révélé un chef-d'œuvre méconnu, mais plutôt souligné l'intérêt d'un patrimoine bâti qui, par sa discrétion et sa qualité de mise en œuvre, participe de l'identité d'un quartier. Il représente sans ostentation une strate urbaine où le pragmatisme constructif se conjugue avec une discrète aspiration à la permanence. Son impact, s'il n'est pas révolutionnaire, réside dans sa capacité à offrir une cohérence urbaine, un fond de scène pour le quotidien strasbourgeois. Il s'offre ainsi au regard comme une composante essentielle, bien que souvent inaperçue, du paysage architectural riverain.