10 rue Mallet-Stevens, Paris 16e
La rue Mallet-Stevens, modeste artère du 16e arrondissement inaugurée en 1927, s'impose comme un fragment urbain singulier, presque une maquette à échelle un d'un modernisme radical, voire un peu didactique. Conçue par l'architecte éponyme, elle déploie une série d'édifices en ciment armé, matériau alors emblématique d'une modernité assumée, et dont le « triomphe de la ligne droite », tel que l'annonça l'*Excelsior* à l'époque, fut d'abord un manifeste avant d'être une réalité. Ce petit ensemble résidentiel, en impasse, témoignait d'une volonté farouche de rompre avec l'ornementation académique au profit d'une esthétique des volumes épurés et de la fonctionnalité. Au numéro 10 de cette voie remarquable se dresse la maison-atelier des sculpteurs jumeaux Jean et Joël Martel, un édifice qui condense avec une certaine rigueur les principes chers à Mallet-Stevens. Il ne s'agit pas ici d'une simple demeure, mais d'une architecture pensée pour la création, où la lumière et l'espace se plient aux exigences de l'art sculptural. L'emploi du béton armé n'est pas fortuit : il permettait des portées audacieuses, des surfaces lisses et une géométrie sans compromis, indispensables à un atelier où la manipulation de matériaux lourds et la quête d'une clarté optimale étaient primordiales. On discerne dans ses volumes cubiques, ses baies généreuses et la dialectique des pleins et des vides, l'expression d'un fonctionnalisme appliqué, où chaque élément de la façade et de la distribution intérieure répond à un programme précis. L'architecte, par ses lignes, ses terrasses et ses décrochés, organisait une circulation de la lumière naturelle essentielle à l'œuvre des frères Martel, dont les sculptures, souvent monumentales et très stylisées, dialoguaient parfaitement avec la modernité de l'édifice. La postérité de cette œuvre fut, comme souvent pour l'avant-garde, contrastée. Si la rue entière fut un temps sujette à des ajouts peu scrupuleux dénaturant les proportions originales – un symptôme classique de la difficulté à préserver l'intégrité des ensembles modernistes –, la maison Martel eut la fortune d'être classée monument historique en 1990, reconnaissant ainsi sa valeur patrimoniale intrinsèque. On y observe d'ailleurs, et non sans une pointe de malice, l'installation par un propriétaire ultérieur d'une fontaine lumineuse, œuvre de Mallet-Stevens lui-même, originellement conçue pour La Pergola de Saint-Jean-de-Luz. Une sorte de rapatriement architectural, où l'esprit du maître retrouve, par un détour, l'un de ses havres parisiens. Cet atelier demeure un exemple éloquent de la manière dont l'architecture, au-delà de sa fonction d'habitat, peut devenir un véritable outil de production artistique, un manifeste bâti au service de la création.