12 rue Charles-V, Paris 4e
L'hôtel d'Aubray, ou plus sinistrement l'hôtel de Brinvilliers, s'inscrit dans la continuité palimpseste du tissu parisien, son emprise foncière ayant été morcelée de l'ancien hôtel royal de Saint-Pol dès le XVIe siècle. Le site, acquis en 1544, vit l'érection d'une première demeure en 1547, un jalon modeste dans l'histoire de cette parcelle. Ce n'est cependant qu'au début du XVIIIe siècle, sous l'égide de Nicolas-Joseph Foucault, marquis de Magny, que l'édifice acquit l'essentiel de sa physionomie actuelle, fruit d'un remaniement significatif qui cherchait à aligner la bâtisse sur les canons esthétiques de l'époque. La façade sur rue, s'étirant sur neuf travées, manifeste une ordonnance classique, sobrement mais résolument établie. Le portail cintré, flanqué de refends qui ancrent visuellement l'ouverture dans la masse murale, est surmonté d'un mascaron au caractère volontairement grotesque. Ce détail, loin d'être anodin, offre une rupture ludique avec la régularité d'ensemble, une pointe d'humanisme ou d'excentricité héritée du baroque tardif, qui vient ponctuer la dignité attendue d'un hôtel particulier. Il atteste d'une époque où l'ornementation, bien que contenue, n'était pas dépourvue d'esprit. Au-delà de cette façade, le bâtiment s'organise autour d'une cour, ménageant une transition spatiale entre l'agitation urbaine et l'intimité domestique. C'est là que se déploie l'escalier d'honneur, élément structurant et emblématique de l'habitat aristocratique. Sa rampe, délicatement ornée de cartouches, signale la hiérarchie des espaces et l'importance accordée à la circulation verticale et à la mise en scène des arrivées. L'histoire de ces murs est toutefois bien plus rocambolesque que son architecture ne le suggère. Avant son remaniement du XVIIIe siècle, la demeure fut le théâtre des agissements de Marie-Madeleine d’Aubray, la tristement célèbre marquise de Brinvilliers. Cette figure, dont le nom seul évoque une criminologie aristocratique, empoisonna sans vergogne son père et ses frères, transformant les silences de l'hôtel en complices involontaires d'une soif d'héritage démesurée. Son arrestation, sa condamnation et son exécution en 1676 ponctuent l'histoire de l'édifice d'une tache indélébile, conférant à ses pierres une mémoire macabre. Ironie de l'histoire, c'est entre ces mêmes murs que l'orientaliste Antoine Galland, sous l'égide de Foucault, entreprit la traduction des *Mille et une nuits*, insufflant à la bâtisse une dimension intellectuelle et exotique qui contraste singulièrement avec son passé criminel. Des récits de shéhérazade aux poisons de la marquise, l'hôtel d'Aubray a ainsi abrité les extrêmes de la condition humaine, témoignant, en son marbre et ses boiseries, de la coexistence du sublime et du sordide qui caractérisait souvent la vie des élites parisiennes. Son inscription partielle aux Monuments Historiques en 1960 ne fait que timidement reconnaître cette richesse stratifiée, laissant le plus souvent l'imagination de l'observateur déambuler entre les splendeurs formelles et les drames passés.