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Hôtel Jeanne d'Albret

Hôtel Jeanne d'Albret

31 rue des Francs-Bourgeois, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Jeanne d'Albret, sis rue des Francs-Bourgeois, n'est pas tant une œuvre monolithique qu'un palimpseste architectural, témoin éloquent des stratifications du goût et des ambitions successives de l'élite parisienne. Classé Monument historique en 1889, cet édifice abrite aujourd'hui la Direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris, une ironie subtile pour un lieu dont l'identité s'est forgée par de multiples réécritures. Son histoire débute modestement en 1545 avec Pierre Le Jay, Trésorier de l’extraordinaire du roi, qui y implante sa demeure sur ce qui était alors un lotissement de la Culture Sainte-Catherine. Le génie du lieu réside moins dans une conception unifiée que dans sa capacité à absorber et à recomposer. En 1563, il passe aux mains du Connétable Anne de Montmorency, puis son fils. C'est ensuite Marion Bandini, banquier italien, qui, en 1586, lui confère une organisation plus classique en bâtissant le corps principal entre cour et jardin, un schéma qui allait définir l'hôtel particulier parisien pour des siècles. Pierre Le Charron, au tournant du XVIIe siècle, en accroit l'emprise foncière, annexant une portion de la ruelle de la Lamproie et poussant la propriété jusqu'à l'enceinte de Philippe Auguste, dont une tour fut ingénieusement intégrée, d'abord en salle à manger d'été, puis en chapelle. Cette intégration de vestiges médiévaux à la domesticité classique est une marque de l'époque, mêlant histoire et pragmatisme. La période des Guénégaud, à partir de 1630, marque une inflexion notable. Sous la direction d'un Mansart, sans doute encore jeune mais déjà influent, l'hôtel s'enrichit d'une aile gauche sur jardin et d'une aile droite sur cour. L'intervention de Mansart, même partielle, aurait apporté une rigueur classique, une recherche de l'ordonnancement qui contrastait avec les ajouts plus hétéroclites des périodes précédentes. Ses contributions, souvent caractérisées par une sobriété élégante et une maîtrise des proportions, auraient tempéré la multiplicité des styles. Le jardin lui-même fut étendu jusqu'à l'illustre muraille de Philippe Auguste, dont la tour, déjà un élément de décor, renforçait le prestige historique de l'ensemble. Le XVIIIe siècle voit l'hôtel passer entre les mains de Jean-Baptiste-Charles du Tillet, marquis de Villarceaux. Ce dernier confie aux architectes Jean-Baptiste Vautrain et Jean-Baptiste Courtronne Le Jeune le soin de rebâtir l'aile donnant sur la rue. C'est de cette époque que date la façade actuelle, emblématique du style rocaille. Son portail, richement orné d'une cartouche à la tête d'animal ailé – dont l'identité précise, à l'instar de bien des mystères architecturaux, demeure sujette à conjectures – et de guirlandes de fleurs, illustre ce mouvement de légèreté et d'asymétrie. La porte cintrée, attribuée à Jean-Baptiste Martin le Jeune, expose un oculus sous lequel Hercule, coiffé de la peau du lion de Némée, semble veiller, une référence classique qui tempère l'exubérance rocaille. Le balcon sur rue, avec ses délicates dorures, œuvre du serrurier Hallé, parachève cette esthétique de l'élégance et du raffinement. Quant au corps de logis principal, bien que remanié vers 1680-1700, il conserve des lucarnes cintrées à pilastres et un comble en ardoise, réminiscences de sa première vie Renaissance. Le XIXe siècle et une grande partie du XXe voient l'hôtel dévolu à des usages plus prosaïques, abritant lustreries et cartonneries. Cette période d'utilisations commerciales et artisanales, bien que moins prestigieuse, témoigne de la résilience du bâti parisien. Le jardin subit un rétrécissement drastique, la tour de Philippe Auguste perdant son lien direct avec la propriété, comme un membre amputé de son corps historique. C'est seulement en 1975 que la Ville de Paris en fait l'acquisition, orchestrant une restauration méthodique qui, en 1989, lui rend une dignité administrative. L'Hôtel Jeanne d'Albret, plus qu'un simple monument, est ainsi une chronique à ciel ouvert de l'évolution urbaine et des métamorphoses sociales, une leçon de superposition et d'adaptation.