Quai de la Loire Rue Lavoisier, Tours
Le Château de Tours, plus qu'un édifice singulier, est une stratification historique, une sédimentation d'époques qui ont tour à tour façonné, remodelé, et souvent effacé ses contours primitifs. Ses fondations mêmes reposent sur les vestiges de thermes gallo-romains du Bas-Empire, un pragmatisme antique de réemploi qui annonce déjà la destinée composite de ce lieu stratégiquement implanté en bord de Loire, contrôlant jadis l'unique pont. L'on y découvre la modeste empreinte d'un château comtal du XIe siècle, érigé par Geoffroy Martel, conquérant d'Anjou. Ce premier état se présentait davantage comme une résidence qu'une véritable forteresse, avec sa grande salle quadrangulaire et sa tour carrée quasi aveugle abritant la camera, des éléments aux contreforts saillants et percés de fentes ébrasées et à gradins. Il participait à une ville alors bipolaire, face au bourg canonial de Châteauneuf. Son rôle de passage pour les comtes d'Anjou, qui lui préféraient Angers, fut surtout symbolique. Les luttes entre Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion à la fin du XIIe siècle laissent le château endommagé, tout comme la cathédrale romane voisine, soulignant la fragilité des constructions face aux tumultes politiques. Puis vint la phase royale, sous l'égide des Capétiens, où l'édifice se transforma au XIIIe siècle selon le modèle philippien, troquant les donjons carrés pour des tours cylindriques, renforçant non seulement la défense de la ville mais affirmant surtout le pouvoir royal face à l'influence ecclésiastique de Saint-Martin. Au XVe siècle, sous l'impulsion probable de Marie d'Anjou, épouse de Charles VII, des aménagements d'importance sont réalisés, notamment la Tour de Guise, dont les mâchicoulis furent refaits, et l'édification de l'Ostel Neuf du Roy, futur Logis des Gouverneurs. C'est en cette période que Louis XI y établit temporairement son gouvernement, tandis que le compositeur Jean Ockeghem officiait dans sa chapelle. Malgré cette opulence relative, le système défensif du château demeure curieusement perfectible, ses ouvertures rendant un logis vulnérable, son chemin de ronde discontinu et l'absence de herses révélant des failles notables comparé aux robustes places d'Amboise ou Chinon. Une certaine légèreté dans la conception militaire, ou peut-être une confiance excessive en l'autorité royale, rendait l'ensemble plus propice aux intrigues qu'aux sièges héroïques. L'une des plus célèbres fut l'évasion rocambolesque du jeune Duc de Guise en 1591, depuis sa tour éponyme, déjouant la surveillance des archers par un mélange d'audace juvénile et de stratagème habile, une péripétie digne d'un roman qui confère à cette tour une réputation singulière. Mais l'intérêt stratégique et politique déclinant, face à l'artillerie moderne et aux grands projets urbanistiques du XVIIIe siècle, le château fut progressivement démantelé, servant de carrière de pierres pour les quais de Loire. Sa mutation en caserne, sous la Révolution puis l'Empire, avec l'édification du Pavillon de Mars reliant les deux tours subsistantes, signa l'effacement presque total de son passé médiéval. L'édifice devint la Caserne du Général Meusnier, un lieu d'abord militaire puis de fortune, accueillant même une annexe de lycée. C'est l'archéologie, à travers les fouilles méticuleuses d'Henri Galinié dans les années 1970, qui a permis de réhabiliter la mémoire de ce lieu, révélant les couches insoupçonnées de son histoire, notamment l'existence d'un habitat aristocratique du Ve siècle et la datation précise du château comtal. Ces découvertes, bien que n'ayant pas pu rendre compte de l'intégralité du château royal détruit, ont cependant permis aux Tourangeaux de redécouvrir un patrimoine enfoui sous les strates de l'oubli. Aujourd'hui, la Tour de Guise, avec ses culs-de-lampe finement sculptés du XIIIe siècle, dépeignant des figures humaines et animales d'une expressivité remarquable, et la Tour du Cachot Secret, tronquée mais conservant son atmosphère carcérale, témoignent de l'ancienne grandeur. Le Logis des Gouverneurs, avec sa charpente médiévale restaurée, et le Pavillon de Mars, austère et fonctionnel, composent un ensemble hétéroclite mais cohérent dans sa fonction actuelle. Le site, désormais désenclavé et valorisé, abrite un centre culturel dynamique, avec des musées d'art contemporain et d'histoire, ainsi que des bibliothèques spécialisées en archéologie urbaine, offrant une seconde vie à ces vestiges. Il ne se visite pas comme un château traditionnel, mais plutôt comme un témoignage vivant, un lieu de savoir et d'expositions. La nuit, une mise en lumière souligne ce qui reste, rappelant que Tours fut jadis une place forte du royaume, bien que le château lui-même ne soit plus qu'une évocation fragmentaire de cette puissance passée, participant néanmoins fièrement au label de Ville d'Art et d'Histoire.