5 rue des Vignes, Paris 16e
Le Ranelagh, au 5 rue des Vignes, se présente comme un palimpseste architectural, où l'élégance discrète d'un ancien salon de musique s'est pliée, non sans une certaine résilience, aux exigences changeantes des spectacles parisiens. Loin de l'éclat des grandes institutions, son histoire débute bien avant sa forme actuelle, en 1755, avec le fermier général Le Riche de La Popelinière qui y fit édifier, au sein de son domaine de Boulainvilliers, un théâtre privé. Ce cénacle éclairé, accueillant les esprits les plus vifs de son temps, de Voltaire à Rameau, dessinait déjà la vocation culturelle du lieu, quoique réservée à une élite. Cette conception d'une culture de salon, d'une intimité précieuse, allait marquer durablement son identité. Après les tumultes révolutionnaires et une période de démembrement foncier, c'est en 1894 que Louis Mors, industriel automobile et mélomane averti, reconstruit, presque à l'identique, un salon de musique privé sur l'emplacement originel. Confier sa réalisation à Alban Chambon – architecte belge dont le style mêle souvent l'exubérance néo-baroque à la rigueur classique – fut une marque de son ambition. Le résultat fut une salle en chêne sculpté, d'une densité ornementale évocatrice du style néo-Renaissance flamande, un clin d'œil à des formes architecturales éprouvées, loin des audaces de l'Art nouveau contemporain. L'inscription "Mihi amicisque meis" au fronton de la porte, témoignage d'une générosité privée et d'une conception intime de la culture, résonne encore. C'est dans cette enceinte feutrée que des œuvres de Wagner, dont "L'Or du Rhin" aurait connu sa première exécution française, furent données, illustrant un goût certain pour l'avant-garde musicale de l'époque, paradoxalement abritée par un décor d'inspiration historique. La transformation de cette alcôve musicale en salle de cinéma en 1931 signale un tournant significatif. Le Ranelagh, ayant vu son hôtel particulier attenant disparaître, perdait une part de son enveloppe architecturale d'origine pour ne conserver que son cœur. Sa mue en cinéma, puis en salle d'art et d'essai sous la direction du peintre surréaliste Henri Ginet, dans les années cinquante et soixante, lui permit d'acquérir une nouvelle légitimité culturelle, tout en témoignant d'une nécessaire adaptation aux mutations de la consommation culturelle. L'ouverture d'une galerie attenante, accueillant des expositions internationales, comme la première exposition personnelle de Christian Boltanski en mai 1968, ancre le lieu dans les mouvements artistiques de son temps, loin de la seule rémanence historique. La reconversion en théâtre en 1985, après une période de cinéma-théâtre, parachève l'évolution du lieu, le ramenant, formellement du moins, à sa vocation première de scène vivante. La direction de Madona Bouglione, avec ses programmations éclectiques et "L'année de tous les clowns", insista sur l'aspect festif et populaire, sans pour autant dénaturer le cadre. L'inscription aux monuments historiques en 1977, concernant "la salle et son décor", est une reconnaissance tardive mais essentielle de son caractère singulier. Ce décor de chêne, dont la patine du temps souligne la finesse des détails sculptés, est devenu l'essence même de l'identité du Ranelagh, en faisant l'un des rares théâtres "à la française" de la capitale. Un terme qui, au-delà de sa valeur historique, évoque une disposition scénique frontale et une intimité avec la salle qui tranchent avec les architectures plus fonctionnelles et impersonnelles de nombre de ses contemporains. Le Ranelagh demeure ainsi un vestige précieux, offrant un écrin d'une autre époque aux expressions artistiques actuelles.