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24, quai de Béthune, Paris 4e

24, quai de Béthune, Paris 4e

24, quai de Béthune, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

Il est toujours fascinant d'observer la pérennité toute relative de nos édifices, surtout lorsqu'un monument classé succombe, en l'espace de sept ans, à l'appétit d'une fortune nouvelle. L'hôtel d'Hesselin, élevé entre 1640 et 1644 sur l'Île Saint-Louis par un Louis Le Vau alors en pleine ascension, pour le compte de Louis Hesselin, intendant des Plaisirs royaux, fut un exemple éminent de la préciosité architecturale de son temps, et pourtant, il fut subrepticement réduit en poussière en 1934. Ce geste, somme toute trivial dans l'histoire urbaine, révèle une dialectique incessante entre la sauvegarde et la réinvention, souvent guidée par le caprice ou la nécessité. Le Vau conçut un ensemble complexe et subtil, une juxtaposition de pavillons s'étirant le long de la rue Poulletier, avec une aile principale faisant face à la Seine et s'articulant harmonieusement avec l'hôtel voisin de Sainctot. Ce dessein témoignait d'une vision unitaire, où l'édifice s'insérait dans un tissu urbain sans heurts, privilégiant les cours et les jardins intérieurs, à l'image d'une domesticité luxueuse et discrète. L'agencement intérieur était une illustration de l'art de vivre d'une époque : des appartements d'hiver tournés vers le fleuve, des appartements d'été ouverts sur le jardin, et, au premier étage, un double appartement d'apparat, véritable écrin pour les collections fastueuses d'Hesselin – tableaux, sculptures de Gilles Guérin ou Jacques Sarrazin, orfèvrerie. C'est là que Le Vau, avant même le château de Chantemerle, aurait introduit cette « chambre à l'italienne et à alcôve », innovation spatiale qui allait marquer l'architecture française. Le portail, orné des têtes de bélier sculptées par Étienne Le Hongre, ne faisait qu'annoncer la richesse des décors intérieurs, où Michel Dorigny laissait son empreinte. C'était une demeure conçue pour l'ostentation discrète et les réceptions mondaines, un théâtre pour les fastes de la Cour, reflétant le statut et le goût de son propriétaire. Au fil des siècles, la propriété connut une succession d'illustres, puis de moins illustres propriétaires, et l'on y ajouta même, à la fin du XVIIIe siècle, un immeuble de deux étages, altérant sans doute la pureté du dessin originel de Le Vau. Mais le coup de grâce fut asséné au XXe siècle. Helena Rubinstein, l'impératrice de la cosmétique, acquit l'hôtel en 1932 et, avec une certaine audace face aux instances patrimoniales, ordonna sa démolition en 1934, malgré son classement depuis 1927. Elle chargea l'architecte-décorateur Louis Süe de concevoir un nouvel immeuble, achevé en 1937, destiné à abriter son triplex et ses mondanités. Süe, figure de l'Art Déco et fondateur de la Compagnie des Arts Français, conçut un espace où le modernisme flirtait avec le luxe intemporel. Le mobilier mêlait les créations de Louis Marcoussis et Jean-Michel Frank aux pièces anciennes, les tapis Myrbor inspirés de Jean Lurçat ou Pablo Picasso témoignaient d'un éclectisme éclairé. La vaste terrasse de 300 m² devint le théâtre des soirées où le « Tout-Paris » se pressait, inscrivant l'édifice dans une nouvelle tradition d'hédonisme mondain. Les murs du nouvel immeuble, témoin des turbulences du siècle, virent l'occupation allemande laisser des meubles criblés de balles, que Madame Rubinstein conserva, paraît-il, pour l'édification des générations futures. Plus tard, il fut la résidence des Georges et Claude Pompidou, où le Président rendit son dernier souffle en 1974, puis de personnalités aussi diverses que Louis de Funès ou Claude Mauriac. De l'hôtel originel, seul subsistent aujourd'hui quelques fragments, comme le balcon en fer forgé du premier étage, quelques peintures d'escalier, la fontaine de la cour et un décor à arcature. Des reliques, en somme, d'un passé grandiloquent enseveli sous les strates d'une modernité parfois implacable, le tout enveloppé dans le pragmatisme foncier parisien.