10 rue Saint-Marc 11, 13 boulevard Montmartre 38, 38bis rue Vivienne, Paris 2e
L'on s'étonne parfois de la pérennité de certaines typologies urbaines, et le Passage des Panoramas en offre un exemple précoce, voire fondateur. Ouvert en 1799, non loin du Passage du Caire, il s'arroge le titre de l'un des plus anciens passages couverts de Paris, et même d'Europe, bien qu'il ne soit pas le premier à émerger de cette stratégie commerciale novatrice qui consistait à abriter le flâneur de la boue et du tumulte des rues du jeune XIXe siècle. Son implantation sur les vestiges de l'hôtel de Montmorency-Luxembourg, conçu par Lassurance, révèle déjà une forme de palimpseste urbain, où une architecture d'agrément privée cède la place à un espace public-privé, dédié au commerce et au spectacle. L'appellation même du passage est un vestige sémantique d'une attraction singulière. Avant que les lieux ne deviennent cette artère commerçante, ils furent le théâtre des ambitions de Robert Fulton. L'ingénieur américain, plus connu pour ses velléités navales — le sous-marin Nautilus, le bateau à vapeur — finançait ses recherches par l'exposition de vastes toiles panoramiques, des vues de Paris, Toulon, Rome, logées dans deux rotondes. Une ironie de l'histoire que le pionnier des transports maritimes ait jeté les bases d'un espace piétonnier par la seule puissance de l'illusion picturale. Ces "panoramas", éphémères, cédèrent la place à une vision plus pragmatique lorsque l'armateur James William Thayer acquit la propriété et perça ce qui allait devenir la première section du passage en 1800. L'innovation architecturale du passage réside moins dans sa conception spatiale initiale – une simple galerie – que dans l'introduction audacieuse de la toiture vitrée, une avancée significative pour l'éclairage naturel, et plus encore, l'expérimentation en 1816 du premier éclairage au gaz par Philippe Lebon. Ces éléments transformèrent radicalement l'expérience de l'achat, offrant un confort et une luminosité sans précédent, des lieux où l'on pouvait déambuler à l'abri des intempéries et de l'obscurité crépusculaire des rues sans trottoirs. C'est ici que l'on perçoit l'ancêtre lointain de nos galeries marchandes modernes, un prélude à la rationalisation de l'espace commercial. L'intérieur du passage, dans sa première moitié du XIXe siècle, était une ode à la séduction marchande. Les devantures, ornées de boiseries et de miroirs, constituaient à elles seules une architecture du détail, une scénographie pensée pour attirer l'œil et le porte-monnaie du consommateur. Confiseurs, bottiers, gantiers, orfèvres : une constellation de commerces de luxe où les enseignes rivalisaient d'imagination, promettant des évasions improbables ("La Duchesse de Courlande", "Les Armes de Werther"). Cette effervescence attira même la comtesse Delphine Potocka, témoignant de son statut d'étape incontournable pour la bonne société. En 1834, l'architecte Grisart complexifia la morphologie du passage par l'adjonction de galeries perpendiculaires – Saint-Marc, des Variétés, Feydeau, Montmartre – tissant ainsi un réseau interne, une sorte de micro-urbanisme couvert. C'est dans ce dédale que s'installèrent le graveur Stern, dont l'échoppe est aujourd'hui classée, ou encore le « musée Dantan », où le sculpteur exposait ses bustes caricaturaux de la société de son temps. Plus tard, l'Académie Julian, notable pour avoir ouvert ses portes aux femmes artistes à une époque où les Beaux-Arts leur étaient inaccessibles, trouva également refuge ici. Ces insertions culturelles révèlent que le passage n'était pas qu'un simple espace transactionnel, mais aussi un lieu d'échanges intellectuels et artistiques. Aujourd'hui, l'ensemble se présente comme un organisme composite. La section la plus proche du boulevard Montmartre maintient encore une certaine préciosité décorative, tandis que les galeries annexes affichent parfois une modestie plus quelconque, reflet des modifications et des vicissitudes du temps. Cette disparité offre un commentaire silencieux sur l'évolution de nos attentes en matière de commerce et d'esthétique. Le Passage des Panoramas demeure ainsi un jalon essentiel, une capsule temporelle de l'ingéniosité commerciale et architecturale parisienne, dont la pérennité, malgré les altérations, témoigne de la pertinence durable d'un espace à la fois intime et public, ancêtre de nos cathédrales de la consommation.