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Tour Saint-Jacques

Tour Saint-Jacques

Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

Dressée là, solitaire, la Tour Saint-Jacques se présente comme un singulier vestige, un fragment échappé à la voracité de l'histoire, et dont la persistance stylistique intrigue autant qu'elle renseigne sur les compromis esthétiques du Paris de l'aube du XVIe siècle. Érigée entre 1509 et 1523, ce clocher-tour est l'ultime relique de l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dont la destruction révolutionnaire a laissé derrière elle cette silhouette altière, aujourd'hui isolée au milieu d'un square parisien. Son architecture révèle une période de transition, un pas hésitant entre la tradition et l'émergence d'un nouveau goût. Si l'édifice demeure fondamentalement ancré dans le gothique flamboyant du XVe siècle, avec ses découpes aiguës et sa profusion ornementale, il n'en accuse pas moins quelques timides ouvertures vers le style Louis XII, prélude à la Première Renaissance. On observe ainsi, dans les baies et les niches, une progressive émancipation de l'arc ogival au profit du plein cintre, tandis que s'épanouissent les arcs en cloche, en accolade ou autres contre-courbes brisées, signes d'une recherche formelle moins rigide. Contrairement à certains de ses contemporains ligériens, la Tour Saint-Jacques ne s'enrichit guère d'ornements proprement italiens, mais elle esquisse déjà un retour à la muralité, un quadrillage de façade, annonçant une certaine sobriété qui préfigure, par sa complexité hybride, l'architecture tardive de Saint-Eustache. Ce monument, jadis sanctuaire et point de ralliement pour les pèlerins se rendant à Compostelle – une liaison certes magnifiée par la légende carolingienne et les affabulations du Pseudo-Turpin, mais néanmoins consacrée par l'UNESCO –, a connu une existence tumultueuse. Après l'anéantissement de son église en 1793, on lui prête la fortune d'avoir échappé à la démolition grâce à l'acheteur qui en avait fait la condition, ou, selon une légende plus romanesque, pour avoir servi de laboratoire à Blaise Pascal pour ses expériences sur la pesanteur, bien que cette dernière association soit souvent contestée au profit d'une autre église Saint-Jacques. Son destin la mena plus bas, littéralement, lorsqu'un industriel l'acquiert en 1824 pour y loger une fonderie de plombs de chasse, transformant le vénérable clocher en une « tour à plomb ». Une réaffectation inattendue pour un monument sacré. Rachetée par la Ville de Paris en 1836, elle fut le théâtre, sous Haussmann, d'une spectaculaire opération de « reprise en sous-œuvre » par Victor Baltard et Théodore Vacquer, rendue nécessaire par le nivellement du quartier pour le percement de la rue de Rivoli. La tour fut alors littéralement suspendue puis rabaissée et assise sur un nouvel étage, un travail d'ingénierie et de restauration, achevé par Théodore Ballu, qui lui restitua en grande partie sa majesté ornementale, avec la refonte de nombreuses sculptures, dont celle de saint Jacques, abattue à la Révolution. Au pied de l'édifice, fut aménagé en 1856 le premier square parisien, témoignage de la nouvelle vision urbaine. La tour devint par la suite un laboratoire scientifique, accueillant un observatoire météorologique de la fin du XIXe siècle jusqu'à la fin du XXe siècle, sous l'impulsion de Joseph Jaubert, contribuant à l'étude de la climatologie parisienne et de la pollution atmosphérique. Son allure imposante, malgré les avatars et les outrages du temps, a su inspirer, des vers mélancoliques d'Édouard Hachin aux méditations surréalistes d'André Breton dans Nadja, preuve que même les fragments solitaires peuvent marquer l'imaginaire collectif.