28 avenue Junot 22 rue Simon-Dereure, Paris 18e
L'Hôtel Lejeune, niché discrètement sur l'avenue Junot à Montmartre, se présente comme un spécimen éloquent de l'Art déco parisien, édifié en 1927. Non pas dans l'ostentation clinquante de certains pastiches, mais avec la sobriété maîtrisée qui caractérise l'esthétique de l'entre-deux-guerres, une période où la modernité se conjuguait encore avec une certaine déférence au classicisme. L'architecte Adolphe Thiers, dont l'œuvre ne semble pas avoir laissé une empreinte monumentale dans les annales, a pourtant su ici distiller l'essence d'un style pour le compte du sculpteur Louis-Aimé Lejeune. Il est intéressant de noter cette association : un homme du volume et de la forme, le sculpteur, commanditant sa demeure à un architecte, impliquant potentiellement une sensibilité particulière aux proportions, à la lumière et à l'intégration des espaces de travail. La façade, aujourd'hui protégée au titre des monuments historiques, devait révéler une composition d'une élégance retenue. L'Art déco, en réaction aux sinuosités de l'Art nouveau, privilégiait la ligne droite, la géométrie affirmée, mais sans la radicalité du fonctionnalisme pur. On peut imaginer des aplats de pierre de taille ou de ciment clair, ponctués par des ouvertures aux encadrements précis. La dialectique du plein et du vide s'y exprime non par des concavités ou des saillies excessives, mais par un jeu subtil de retraits et d'avancées, de balcons discrets aux garde-corps en ferronnerie d'art, dont les motifs stylisés – chevrons, spirales simplifiées, motifs floraux épurés – constituent la signature ornementale de l'époque. Ces ferronneries, souvent exécutées par des maîtres artisans, incarnent cette fusion entre art et industrie, où la précision technique épouse une recherche esthétique exigeante. L'intérieur, dont les dispositions nous échappent, aurait sans doute prolongé cette cohérence stylistique. Un sculpteur tel que Lejeune aurait pu requérir des ateliers baignés de lumière zénithale, des volumes généreux propices à l'exposition de ses œuvres, ou des alcôves dédiées à la contemplation. Le choix des matériaux pour l'aménagement intérieur aurait alors privilégié la noblesse du bois, des parquets aux motifs géométriques sophistiqués, des marbres polis et des luminaires intégrés, l'éclairage étant une composante essentielle de l'expérience Art déco. Ces éléments, conjugués, créaient une atmosphère de luxe discret, fonctionnel et raffiné, loin des exubérances d'antan. L'inscription de ses façades et toitures en 1982 témoigne d'une reconnaissance tardive mais justifiée. Le style Art déco, longtemps éclipsé par la modernité radicale du Mouvement Moderne, a connu une réévaluation méritée. L'Hôtel Lejeune, par son implantation dans le tissu hétérogène de Montmartre – jadis bastion bohème, puis refuge d'une bourgeoisie artiste – illustre parfaitement cette transition. Il ne s'agit pas d'un manifeste architectural tonitruant, mais d'une œuvre qui, par sa discrétion et la qualité de son exécution, incarne avec une certaine dignité l'esprit d'une époque, celle où Paris, entre deux guerres, affirmait une modernité élégante et mesurée. L'anecdote, si elle existait, serait sans doute celle de Louis-Aimé Lejeune lui-même, concevant l'intégration parfaite de ses propres sculptures dans les niches ou sur les modénatures de sa demeure, transformant ainsi son hôtel particulier en un manifeste silencieux de son art et de son époque.