Place David Johnston, Bordeaux
Le Stade Chaban-Delmas, autrefois Parc Lescure, se dresse à Bordeaux comme un témoignage singulier de l'audace constructive de l'entre-deux-guerres. Son inscription récente aux monuments historiques de 2022 vient consacrer une modernité que l'on peine parfois à saisir pleinement. Au cœur de son ingénierie réside une prouesse qui fut, en son temps, une véritable révolution : des tribunes intégralement couvertes, mais dénuées de tout appui perturbateur pour le regard. L'architecte Raoul Jourde, un esprit visiblement peu enclin aux compromis visuels, avait imaginé un système de double porte-à-faux, où le poids des fines voûtains de béton à double cintrage était savamment contrebalancé par l'arrière de la structure. Une réalisation rendue possible par l'expertise de l'ingénieur italien Egidio Babbeni et sa méthode de coffrage étanche pour béton liquide. Loin de la simple fonctionnalité, l'édifice s'inscrivait dans un vaste programme de travaux publics Art Déco initié par le maire Adrien Marquet, faisant de ce stade un manifeste de l'élégance géométrique et de la robustesse matérielle de son époque. On y perçoit l'empreinte de ce style dans l'arcade monumentale sur le boulevard, le signal blanc, sorte de bouchon de radiateur stylisé, et les gouttières triangulaires évoquant des vasques antiques. Ces détails, parfois méconnus, confèrent au bâtiment une dignité qui dépasse largement sa fonction première. Pourtant, cette ambition architecturale n'alla pas sans heurts. Les innovations de Jourde, jugées téméraires, firent exploser le budget et entraînèrent sa démission, son rival Jacques d'Welles achevant l'œuvre. Une amère ironie du sort voulut que le nom du concepteur initial fût absent de la plaque inaugurale, une absence qui résonne encore. Inauguré en 1938 lors d'un mémorable match de Coupe du monde, surnommé la Bataille de Bordeaux pour sa violence, le stade a depuis lors vu passer de multiples événements sportifs, des arrivées du Tour de France aux finales de rugby. Les monumentalités épurées des vases de René Buthaud dans la cour d'honneur rappellent cette alliance subtile entre l'art et l'ingénierie. Si les rénovations successives du XXe siècle ont altéré certaines de ses configurations originales, notamment avec la suppression de la piste cycliste, le principe de la grande voûte en béton sans pilier demeure, imposant désormais des défis singuliers à toute velléité de modernisation. De même, l'on raconte que son tunnel d'accès aux vestiaires, le plus long d'Europe avec près de 120 mètres, aurait une propension à déstabiliser les équipes visiteuses par sa marche interminable vers la lumière de la pelouse. Le stade Chaban-Delmas, bien au-delà de sa vocation sportive, persiste ainsi comme une expression monumentale d'une époque, figé dans une élégance fonctionnelle qui continue de susciter, à défaut d'admiration béate, un respect certain.