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Théâtre Graslin

Théâtre Graslin

Place Graslin, Nantes

L'Envolée de l'Architecte

La genèse du Théâtre Graslin à Nantes s'inscrit non pas dans une pure vision artistique, mais dans la logique implacable de la spéculation immobilière du XVIIIe siècle. Jean-Joseph-Louis Graslin, receveur des fermes du roi et esprit pragmatique, voyait dans cet édifice de prestige l'ancre d'un nouveau quartier prospère, arraché à une colline jadis récalcitrante à l'urbanisation. Il s'agissait de déplacer le centre de gravité d'une cité marchande florissante, dont la richesse, il est vrai, puisait souvent à des sources peu reluisantes. L'architecte Mathurin Crucy fut chargé de cette œuvre. Il se frotta aux impératifs nouveaux de son temps : la sécurité incendie exigeant un bâtiment isolé, et la nécessité d'une acoustique et d'une visibilité optimales, défis permanents pour tout lieu de spectacle. Son inspiration, avouée ou non, puisait aux sources parisiennes, avec l'Odéon pour référence notable, et italiennes pour la forme en ovale tronqué de sa salle, caractéristique du théâtre à l'italienne. Néanmoins, Crucy ne manqua pas d'introduire des particularités, comme ses loges ouvertes et sa coupole, censées servir un répertoire français plus exigeant en matière de résonance. Le vestibule, conçu pour s'ouvrir largement sur la place Graslin, devait conférer à l'ensemble une singulière impression d'architecture flottante, un raffinement conceptuel pour un projet à l'origine si ancré dans la contingence financière. La construction fut une épopée semée d'embûches. Les conflits financiers opposant Graslin, Crucy et la municipalité furent légion. L'on s'écharpa sur l'emploi de la modeste maçonnerie ordinaire face à la pierre de taille, et le budget initial, démesuré mais incomplet, explosa dès qu'il fallut adjoindre les fioritures : décors, sculptures et machineries. Les carrières locales de tuffeau, de granit de Crac'h pour le perron aux treize marches, et le calcaire de Crazannes pour les éléments sculptés, se virent sollicitées. L'ornementation, initialement envisagée comme dépouillée, se mua sous la pression en un foisonnement d'allégories théâtrales, comme si l'on craignait que la grandeur ne fût pas palpable sans ce luxe. Inauguré en 1788, l'édifice connut une vie brève avant qu'un incendie en 1796 ne le réduise en cendres, tragique ironie d'une bougie rencontrant un décor en pleine représentation de Zémire et Azor. Sept morts seulement, un bilan presque étonnamment modeste pour une affluence de mille cinq cents âmes. Mathurin Crucy fut rappelé pour sa reconstruction, menée entre 1811 et 1813 sous l'égide impériale. C'est à cette époque que l'acrotère se para des huit muses de Dominique Molknecht, statues dont l'une, Uranie, eut le rare privilège d'échapper au regard critique de Stendhal, du moins selon sa causticité habituelle. Les blasons du Premier Empire, rares vestiges architecturaux de cette période, ornent encore la façade et le vestibule, témoignant d'une ère éphémère. L'intérieur, tapissé de boiseries dorées, de motifs végétaux et de portraits de compositeurs comme Mozart, culmine sous une coupole ornée d'une fresque d'Hippolyte Berteaux datant de 1881, mélange de figures mythologiques et d'allégories. Au fil des décennies, le Graslin devint un creuset culturel. Il accueillit Lohengrin de Wagner avec une ferveur que Paris lui avait initialement refusée, vit passer des divas et ténors dont Gilbert Duprez, inventeur du contre-ut de poitrine, et fut le théâtre de récitals de Franz Liszt. Il eut même l'honneur d'être le lieu du premier concert de jazz sur le continent européen, donné par les Harlem Hellfighters en 1918, une résonance inattendue pour une architecture si classique. Des comédiens tels que Rachel s'y produisirent, avec l'anecdote persistante de la possible naissance de son fils dans l'Hôtel de France voisin. Le recrutement des artistes, d'abord soumis au verdict parfois brutal des abonnés par acclamation, évolua vers des scrutins plus feutrés, avant de s'étioler avec le temps. Le Théâtre Graslin, par-delà ses vicissitudes, demeure une pierre angulaire de l'urbanisme nantais, un monument dont la fonction spectacle a su justifier les audaces spéculatives de sa genèse, et dont le classicisme assumé contraste avec la vivacité parfois imprévisible de son histoire.