1, 3, 4, 5, 7bis, 8, 9, 11 villa Seurat 101 rue de la Tombe-Issoire, Paris 14e
La Villa Seurat, cette discrète voie du 14e arrondissement, s'offre à l'observateur comme un véritable laboratoire à ciel ouvert de l'architecture moderniste française des années 1920. Conçue avec une ambition programmatique – celle d'une « cité d'artistes » ouverte et lotie dès 1926 – elle réunit, sur un même périmètre, des expressions divergentes mais convergentes du courant rationaliste. Loin de l'éclat des grands projets haussmanniens, elle propose une échelle plus intime, propice à l'expérimentation. La figure tutélaire d'André Lurçat domine le paysage architectural de la villa. Ses réalisations, nombreuses – de la maison Townshend au n°1 aux ateliers Gromaire et Goerg, en passant par sa propre maison-atelier au n°4 – sont emblématiques d'une épure fonctionnaliste. Elles traduisent une recherche de volumétrie claire, de façades dénuées d'ornement superflu où la lumière zénithale, essentielle pour les ateliers, est captée par de larges baies vitrées. Le béton, qu'il soit apparent ou enduit, y est mis au service d'une structure logique, déclinant des modules cubiques avec une rigueur intellectuelle qui évite l'aridité par l'équilibre des proportions et la dialectique subtile entre pleins et vides. Lurçat n'avait pas son pareil pour adapter les impératifs budgétaires de ces commandes privées à une esthétique exigeante, sans jamais sacrifier les principes du mouvement moderne. Pourtant, la Villa Seurat n'est pas un monolithe stylistique. Elle s'enrichit de contributions notables, offrant des points de rupture significatifs. L'atelier de la sculptrice Chana Orloff au n°7 bis, œuvre d'Auguste Perret en 1926, en est un exemple frappant. Perret, le maître du béton armé, y déploie une matérialité plus affirmée, une trame structurelle quasi classique qui confère à l'édifice une gravité et une élégance intemporelles, distinctes du rationalisme plus aérien de Lurçat. Ses pilotis et son jeu de porte-à-faux, bien que moins ostentatoires que dans ses grands édifices publics, n'en attestent pas moins d'une maîtrise constructive exceptionnelle, créant un espace intérieur d'une plasticité remarquable pour l'artiste. Jean-Charles Moreux, avec la maison du sculpteur Robert Couturier, apporte quant à lui une touche plus éclectique, mêlant influences classiques et modernistes avec une certaine fantaisie. Ce creuset architectural fut aussi un foyer culturel intense. On se plaît à noter la résidence d'Henry Miller au n°18 à partir de 1934, où, selon la légende, Anaïs Nin lui aurait trouvé un studio propice à l'achèvement de son « Tropique du Cancer », ancrant ainsi ces murs dans une littérature de la transgression. Les vicissitudes de l'histoire n'épargnèrent pas la villa : la maison de Chana Orloff fut spoliée comme « bien juif » pendant l'Occupation, avant d'être rachetée par l'artiste après-guerre, témoignant de la douloureuse résilience des lieux et de leurs occupants. Aujourd'hui, l'inscription de plusieurs de ces édifices aux monuments historiques consacre une reconnaissance tardive de leur valeur patrimoniale et de leur apport à l'histoire de l'architecture du XXe siècle, conférant à cette voie discrète une place de choix dans le paysage urbain parisien.