13, 13bis, 15 à 35 place du Théâtre Rue des Sept-Agaches, Lille
L'on observe, à Lille, sur la Place du Théâtre, le Rang de Beauregard, un ensemble de quatorze demeures privées dont la genèse même est imbriquée dans les caprices de l'histoire et les impératifs urbanistiques. Érigé entre 1685 et 1687, sous l'égide de Julien Destrée pour les plans et de Simon Vollant pour la mise en œuvre, ce front bâti ne fut pas une création ex nihilo, mais une reconstruction. Il s'inscrit dans la continuité d'un lotissement préexistant, héritier de la vieille halle aux draps démantelée en 1551, et se substitue à quatorze maisons de bois érigées à cette période. Le changement de matériaux, du bois à la pierre et la brique, n'est pas anodin ; il répond aux contraintes d'harmonisation imposées par le Magistrat après la prise de Lille par Louis XIV en 1667. Ces règles, adoptées en 1674, dictèrent un alignement strict et des hauteurs uniformes, avec un plan type comprenant deux à trois étages surmontés d'un grenier mansardé, le tout reposant sur de vastes caves. Une transition forcée, en somme, d'une architecture locale vernaculaire vers une esthétique plus classique, importée. La façade du Rang de Beauregard déploie une certaine sobriété. Elle se caractérise par ses quatorze travées, dont le rez-de-chaussée est invariablement constitué d'arches de grès, reprenant l'ordonnancement de la Vieille Bourse voisine. Ces arches supportent ensuite trois niveaux construits en pierre et brique, couronnés d'une mansarde. L'œil attentif remarquera le détail des trumeaux, s'élevant en pilastres discrets, couronnés d'écusson et ornés alternativement d'une ou deux têtes de chérubins entourées de guirlandes, une fantaisie qui rompt légèrement la rigueur générale. Au premier étage, les arcs des baies sont agrémentés de cornes d'abondance, tandis qu'au second, des consoles à volutes affrontées encadrent une clé, apportant une touche d'ornementation qui, par ses courbes, évoque les fantaisies futures. Cette composition trouve un équilibre, parfois perçu comme une conciliation, entre l'architecture classique française, qui s'imposait alors dans la ville conquise, et l'idiome architectural flamand préexistant. Il en résulte un style que l'on a pu qualifier de franco-lillois, une sorte de synthèse pragmatique, si ce n'est toujours harmonieuse. L'appellation même de Beauregard remonte à 1426, faisant référence à une maison en maçonnerie bâtie par Philippe Le Bon, qui abritait déjà au rez-de-chaussée des activités de change et à l'étage l'auditoire du prévôt. Le nom actuel du rang dérive d'un belvédère, également érigé par le duc de Bourgogne en 1425, qui trônait jadis sur la place du théâtre, face aux maisons, et fut démoli plus tard. Enfin, la façade orientale du rang offre un témoignage singulier des tribulations passées. Une douzaine de boulets de canon, encastrés dans la maçonnerie, sont les stigmates du siège de Lille en 1792, événement durant lequel la ville subit un bombardement de plus de trente mille projectiles. Parmi ces reliques de guerre, l'un d'eux, situé au-dessus de la brasserie Morel, a été, avec une pointe d'humour et de dérision typiquement lilloise, peint en rose et doté d'un téton, pour figurer, avec une irrévérence certaine, un sein. C'est un rappel cinglant des aléas de l'histoire, transformé en une anecdote savoureuse qui donne à ce monument une touche d'humanité inattendue.