5, 7 rue de Jouy, Paris 4e
L'hôtel d'Aumont, aujourd'hui siège du tribunal administratif de Paris, se présente comme un exemple éloquent de la résilience architecturale parisienne, un palimpseste où les strates du pouvoir et de l'utilité se sont superposées. Son implantation rue de Jouy, au cœur du Marais, un quartier qui fut l'écrin de tant d'ambitions nobiliaires et bourgeoises, n'est pas fortuite. C'est en 1619 que Michel-Antoine Scarron, figure de la magistrature royale, initie la gestation de cette demeure. Le « vétuste » bâtiment précédent est rasé, une pratique courante, et c'est sur les plans du jeune François Mansart, dont le talent prometteur commençait à s'affirmer, que la nouvelle structure prend forme à partir de 1631. L'édifice, achevé près de vingt ans plus tard par le maître-maçon Michel Villedo, sans doute avec les compromis inhérents à une si longue entreprise, exemplifie l'hôtel *entre cour et jardin*. Cette disposition canonique articule un corps de logis principal en fond de cour, flanqué d'ailes, créant une dialectique entre l'espace public de la rue et l'intimité du jardin. La façade sur cour, sobre et équilibrée, privilégie la pierre de taille, conférant une gravité et une dignité propres à l'affirmation sociale de ses commanditaires. Mansart, alors en pleine maturation de son style, y déploie un classicisme naissant, une quête de rigueur et d'ordonnancement qui allait définir l'architecture française du Grand Siècle, marquant une rupture avec l'ornementation baroque au profit d'une rationalité plus contenue. L'hôtel connut son apogée sous les ducs d'Aumont, qui lui donnèrent son nom et firent appel aux talents les plus prisés de l'époque pour parfaire son intérieur et ses abords. Charles Le Brun et Simon Vouet, maîtres de la grande décoration, apportèrent faste et narration aux salons d'apparat, tandis qu'André Le Nôtre, vraisemblablement, esquissa les lignes rigoureuses du jardin à la française, prolongeant l'ordre architectural jusque dans le végétal. Cette période témoigne de la fonction ostentatoire de ces demeures, miroirs de la puissance et du goût de leurs propriétaires. Un détail savoureux subsiste : le « cabinet neuf », aujourd'hui bureau du président du tribunal administratif, trace un fil ténu entre l'intimité ducale et la fonction étatique contemporaine. Pourtant, le destin de l'hôtel fut loin d'être linéaire. Après la vente en 1756, il entama une longue période de déchéance esthétique. Successivement mairie d'arrondissement et annexe de lycée, il subit une transformation des plus révélatrices de la pragmatique utilité au XIXe siècle, lorsqu'il devint la propriété de la Pharmacie Centrale de France en 1859. Les salons lambrissés furent alors convertis en bureaux et magasins, et le jardin, cet écrin de verdure jadis dessiné par Le Nôtre, disparut sous une prolifération de hangars. C'est là un exemple frappant du mépris fonctionnel qui pouvait s'abattre sur un chef-d'œuvre architectural lorsqu'il perdait sa raison d'être originelle. Il fallut attendre 1938 et le rachat par le département de la Seine pour que l'hôtel entame sa résurrection. Michel Roux-Spitz assura sa consolidation, avant que Paul Tournon, avec la collaboration de Jean-Pierre Jouve et Jacques Dupont, ne mène une restauration et un agrandissement délicats en 1959. Ce processus illustre la complexe tâche de ressusciter un édifice malmené, où il s'agit de concilier la fidélité historique et les exigences contemporaines. L'installation du tribunal administratif lui a rendu une gravité certaine, une forme de décorum institutionnel qui, sans égaler le faste ducal, confère à l'édifice une nouvelle dignité. L'hôtel d'Aumont recèle même des surprises anachroniques. En 2003, les restes de la reine Arégonde, épouse de Clotaire Ier, furent redécouverts dans une armoire forte au sein de ces murs. Une anecdote qui souligne l'épaisseur historique de Paris : un lieu de pouvoir du XVIIe siècle abritant, par un concours de circonstances inattendu lié au vice-président de la Commission du Vieux Paris, les vestiges d'une souveraine mérovingienne. L'Hôtel d'Aumont demeure ainsi un monument de Mansart qui, malgré les vicissitudes et les mutations les plus profondes, continue de témoigner des permanences et des ruptures qui jalonnent l'histoire de la capitale.