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Hôtel de Béarn(actuelleambassade de Roumanie)

Hôtel de Béarn(actuelleambassade de Roumanie)

123 rue Saint-Dominique 22-24 avenue Bosquet 1-3-5-7-9-11-13-15 rue de l'Exposition, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Béhague, discret monument du VIIe arrondissement parisien, offre, derrière une façade somme toute convenue, le témoignage d'une ambition aristocratique et d'un mécénat singulier. Élevé en 1866 par Gabriel-Hippolyte Destailleur pour le comte Octave de Béhague, cet hôtel particulier s'inscrit initialement dans la droite ligne de l'historicisme du Second Empire. Destailleur père, architecte prisé de l'aristocratie, y déploya sans doute sa maîtrise habituelle des codes classiques, élaborant une résidence d'une opulence conforme aux usages de l'époque, soucieuse d'un certain faste mais d'une innovation architecturale mesurée. L'édifice connut cependant une transformation plus significative à l'aube du XXe siècle, entre 1895 et 1904, sous l'impulsion de Martine de Béhague, comtesse de Béarn, et la maîtrise d'œuvre de Walter-André Destailleur, le neveu. C'est à cette période que l'hôtel, déjà substantiel, fut considérablement réaménagé et agrandi, non sans témoigner du goût éclectique de sa propriétaire, véritable figure du grand monde et collectionneuse avertie. La comtesse de Béarn, dont le salon fut un centre névralgique de la vie intellectuelle et artistique parisienne, y installa une collection dont la richesse dépassait la simple accumulation pour s'ériger en véritable cabinet de curiosités à la mesure de son érudition. Mais la pièce la plus remarquable de cette mutation fut sans conteste l'inauguration, en 1906, de la « Salle Byzantine », théâtre privé et espace de réception dont la conception relève d'une audace certaine. Sa rénovation fut confiée à Mariano Fortuny y Madrazo, l'artiste vénitien dont les lumières, les textiles et les scénographies inventives créaient des atmosphères d'une sensualité et d'une modernité inédites. Fortuny, loin d'être un simple décorateur, était un visionnaire, et son intervention ici témoigne d'une volonté de la comtesse de Béhague de repousser les limites de la représentation. L'aménagement technique fut quant à lui assuré par Adolphe Appia, théoricien majeur de la réforme théâtrale et de la scénographie moderne. La rencontre de ces deux esprits dans un cadre privé est révélatrice d'une époque où l'expérimentation artistique trouvait des refuges dans les demeures de mécènes éclairés. Cette salle devint un laboratoire pour des idées qui allaient transformer le théâtre du XXe siècle. Au cœur de cette salle se niche un orgue de Charles Mutin, héritier de la prestigieuse maison Cavaillé-Coll. Instrument de 26 jeux, à deux claviers et pédalier, il se distingue par une soufflerie hydraulique d'une sophistication et d'une rareté remarquables, attestant d'une prouesse technique quasi unique dans l'histoire de la facture d'orgue. Ce détail, loin d'être anecdotique, souligne l'exigence de perfection qui présidait à l'ensemble du projet, où l'art et la technique convergeaient pour servir un idéal esthétique. L'orgue et l'ensemble de l'hôtel, classés monuments historiques, rappellent la valeur patrimoniale de ce qui fut un écrin pour l'art et un centre d'effervescence culturelle. Devenu en 1939 l'Ambassade de Roumanie, l'Hôtel de Béhague a ainsi troqué son rôle d'écrin privé pour la diplomatie, conservant néanmoins, dans ses murs, le souvenir d'une époque où l'architecture et le mécénat privé permettaient des audaces que le cadre public n'osait parfois qu'en différé. Son histoire illustre parfaitement la dialectique entre la permanence des structures classiques et l'expression d'une modernité insidieuse, voire subversive, nichée au cœur même de l'intimité aristocratique.